Expérimenté par de nombreux salariés, le télétravail est-il bon pour la planète ?

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La France a fait l’objet de plusieurs rappels à l’ordre pour avoir pris du retard sur ses engagements climatiques. ©IP3 PRESS/MAXPPP
Expérimentée par de nombreux salariés, cette organisation du travail contribuerait à réduire notre bilan carbone. Entre choix d’installation des salariés et surconsommation énergétique, la situation n’est pourtant pas si simple…

La vertu a priori évidente du télétravail est de réduire les trajets domicile-travail. Selon une enquête de l’Insee publiée en janvier 2021, 74 % des actifs en emploi utilisent leur voiture pour se rendre à leur travail. Or, selon l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (Ademe), un jour de télétravail hebdomadaire permettrait de réduire de 271 kg eqCo2 (équivalent Co2) par an les émissions de gaz à effet de serre d’un travailleur. De son côté, dans une note de mars 2021, à laquelle se réfère aussi le rapport d’information sur l’avenir du télétravail de la délégation sénatoriale à la prospective paru en octobre dernier, le think tank Institut Sapiens évalue cette économie à 244 kilos de Co2. Il ajoute que le télétravail pourrait éviter l’émission de 2,3 millions de tonnes de Co2 par an sur l’hypothèse de 35 % d’actifs le pratiquant un jour par semaine.

Sur ce calcul, l’Ademe se montre moins optimiste. Dans une étude réalisée au cours du premier confinement, en 2020, elle estime qu’un jour de télétravail réduisait en moyenne de 69 % le volume des déplacements et de 39 % le kilométrage d’un trajet par rapport à un jour au bureau. Dans son enquête, 17 % des actifs télétravaillaient déjà avant la pandémie et 18 % d’actifs découvraient la pratique et envisageaient de continuer après la période. Elle estimait alors que 817 000 tonnes de Co2 pourraient être ainsi évitées, soit une baisse de 1,3 % des émissions annuelles rejetées par les voitures en France. L’écart entre l’estimation du think tank et celle de l’Ademe est significatif. Mais, finalement, l’une et l’autre sont probablement toutes deux éloignées de la réalité tant il est difficile de mesurer les « effets rebonds » du télétravail.

Un encouragement, parfois, à s’éloigner de son lieu de travail

S’appuyant sur les enquêtes Réponse et Sumer 2017 de la Dares, l’Institut Sapiens note que 9 % des salariés résidant à plus de 50 kilomètres de leur lieu de travail pratiquent le télétravail de manière régulière contre 3 % pour les salariés vivant à une distance de 10 à 50 kilomètres. « Pour ces actifs vivant loin de leur lieu de travail, deux journées de télétravail hebdomadaire permettent de réduire leur empreinte Co2 de 2 tonnes par an et augmentent leur pouvoir d’achat de près de 800 euros », affirme l’institut. Mais si la distance appelle le télétravail, inversement, la possibilité de télétravailler peut encourager à s’éloigner, surtout si cela confère un avantage économique (prix de l’immobilier plus bas) et améliore la qualité de vie, constate pour sa part l’Ademe, dans une étude, publiée en septembre 2020. L’effet bénéfique du télétravail devient alors très dépendant du choix d’installation : proximité ou non des services quotidiens, possibilité ou pas d’aller au travail en train, etc.

 Dans son étude, l’Ademe tâche de lister tous les effets rebonds qui pourraient avoir un impact positif ou négatif sur la réduction des émissions de gaz à effet de serre induite par le télétravail. Il est question par exemple des activités extérieures au travail (dépôt des enfants à l’école, les courses, les loisirs…), qui, plutôt que d’être organisées « en chaîne » le long des trajets domicile-bureau-domicile, se retrouveraient organisées « en étoile » depuis le logement. Ou bien du fait que la généralisation du télétravail pourrait s’accompagner d’un développement des lieux de coworking, impliquant à la fois des trajets et des constructions supplémentaires. Ou encore du fait que le travail à domicile pousserait certains à faire appel aux « mobilités actives » : la marche, le vélo, la trottinette ou encore vers les transports en commun, délaissés jusque-là au profit de la voiture. Des effets secondaires encore peu mesurés.

Balance bénéfice-préjudice : l’angle mort du numérique

Enfin, un angle mort persiste dans la balance bénéfice-préjudice pour l’empreinte carbone : ce qui a trait au numérique. Dans un rapport publié en octobre 2020, The Shift Project, un think tank dédié à la décarbonation de l’activité humaine, rappelle que le numérique implique la fabrication et le fonctionnement de terminaux (les appareils), d’infrastructures de réseau et de data centers. « En 2019, près de 4 % des émissions carbonées mondiales étaient dues à la production et à l’utilisation du système numérique », affirme le Shift Project. En France, cela représentait, la même année, 2 % des émissions totales, soit 15 millions de tonnes de eqCo2, selon les chiffres avancés dans un rapport sénatorial publié en juin 2020. Ses auteurs préviennent que ces émissions pourraient croître de 60 % d’ici à 2040 en l’absence d’une politique volontariste. Cependant, la délégation sénatoriale à la prospective affirme, dans son rapport d’information d’octobre dernier, que « le télétravail ne devrait pas, à première vue, renforcer significativement l’empreinte numérique environnementale ». L’Ademe évalue par exemple l’impact des visioconférences à, en moyenne, 2,6 kg eqCo2 par an pour un jour de télétravail hebdomadaire. Elle constatait également, dans l’étude réalisée lors du confinement, que, l’usage d’ordinateurs mobiles étant plutôt la norme, le télétravail ne semblait pas induire une multiplication des appareils et donc encourager la production – énergivore – de nouveaux appareils.

Marion Esquerré