Archéologie préventive : à l’Inrap, continuer de fouiller pour retrouver des moyens et le sens du travail

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Sous la pression des syndicats, 200 personnes doivent être recrutées pour la période 2022-2023. ©Photo PQR / L’Est Républicain
L’Institut national de recherches archéologiques préventives a 20 ans. Séverine Hurard, secrétaire générale du Syndicat général des personnels de l’archéologie publique (Sgpa-Cgt), fait le bilan : si elle est désormais reconnue dans le paysage citoyen, l’archéologie préventive continue de souffrir de conditions d’emploi et de travail détériorées. Entretien.

Options : Vingt ans après la création de l’Inrap, comment se porte l’archéologie, singulièrement préventive, en France ?

La création de l’institut est le fruit d’un combat de plusieurs décennies pour voir émerger un établissement public d’envergure nationale, ce qui reste inédit en Europe. C’est depuis qu’il y a obligation de conserver le patrimoine, avant la destruction. Ce n’était pas une évidence : l’archéologie préventive s’est construite dans la lutte politique, et faire entendre ses arguments reste un combat. Vingt ans plus tard, le travail de l’Institut et de ses agents est connu et reconnu : c’est un gain important.

éverine Hurard, secrétaire générale du Syndicat général des personnels de l’archéologie publique (Sgpa-Cgt) © Yvan Navarro

L’archéologie fait désormais partie du paysage citoyen. Si l’Inrap est devenu un service public évident, c’est notamment grâce à l’ouverture de sites archéologiques, à l’organisation d’expositions, avec les Journées européennes de l’archéologie, programmées chaque année en juin. Pour autant, l’Inrap continue de souffrir de conditions de travail détériorées et d’un manque de moyens humains. Les syndicats ont mis la pression pour obtenir des recrutements : il en est prévu 200 pour la période 2022-2023.

Ces recrutements sont-ils à la hauteur des besoins ? 

S’ils constituent une bonne nouvelle, ils restent toutefois insuffisants pour plusieurs raisons. Début 2010, l’Inrap a dû mettre en place un plan de résorption de la précarité, accompagné d’un plan dit de « repyramidage » : l’actuelle pyramide des emplois ressemble en effet à un losange, avec l’essentiel des agents concentrés dans une seule catégorie d’emploi. La première génération d’archéologues professionnels part aujourd’hui à la retraite : près de 400 personnes d’ici à 2024 et 800 d’ici à 2032 sont concernées. L’incapacité à réaliser nos missions est réelle si on ne comble pas ces départs ; des professionnels expérimentées pourraient partir sans avoir pu transmettre leur savoir-faire. 

À quoi tiennent ces difficultés ?

Dans certains domaines, les spécialistes sont de plus en plus compliqués à trouver faute de débouchés satisfaisants. L’emploi reste instable à l’Inrap, des employés peuvent cumuler les Cdd pendant treize ans ! Pour les jeunes diplômés, la perspective est de passer plusieurs mois à l’Inrap, puis d’intégrer une entreprise privée, sur des chantiers différents. Cette instabilité de l’emploi est un frein à l’attractivité des filières universitaires archéologiques, et ceux qui s’y inscrivent finissent, une fois diplômés, par quitter le métier quelques années après. Les conditions actuelles d’emploi sont en effet loin de faire rêver : bas salaires, difficultés à se faire rembourser les frais par les employeurs, longueur des trajets pour se rendre sur site, hébergement dans des hôtels bas de gamme… 

On est loin de l’image d’Épinal avec des archéologues travaillant pinceaux à la main sur un chantier ensoleillé. Leur quotidien est plutôt fait de pelles mécaniques et de travail en extérieur, parfois dans le mauvais temps, générant des troubles musculo-squelettiques. À cela s’ajoutent des méthodes managériales brutales. À trois reprises depuis 2019, la Cgt a demandé une mission de l’inspection du travail, notamment aux services Rh. Les circuits de décision sont nécrosés, avec une verticalisation saisissante de l’organisation. Il y a dix ans, ils pouvaient trouver des solutions locales à leurs problèmes et étaient associés à leur élaboration. Ce n’est plus le cas… En réalité, les archéologues sont aujourd’hui dépossédés de leurs missions.

Dans ces conditions, quelle place occupent-ils dans cette organisation du travail ?

Celle de simples exécutants. Beaucoup s’épuisent avec un travail en temps masqué important (des semaines à 70, 80 heures) et des moyens qui se réduisent, comme ailleurs. Les problèmes de santé sont ceux rencontrés dans le Btp et le taux de mortalité est 2,5 fois supérieur à la moyenne des personnels de la culture. Pour le ministère, il s’agit d’un « métier de passion », comme si cela justifiait le manque de prévention et de travail sur la santé ! Les agents ne vont pas bien, sont démotivés, avec une perte de sens du travail. Des ruptures conventionnelles sont proposées, sous la menace d’un licenciement pour faute – mais sans faute caractérisée. Et des pressions ont lieu sur les personnels engagés syndicalement.

Que revendique la Cgt ?

Au début de l’année, une grève a été suivie par 80 % des services Rh, exsangues, et du service entier de la paie. Cela a poussé la direction à réagir. Les agents sont enfermés dans des logiques concurrentielles, et l’Inrap s’embourbe dans des logiques administratives inopérantes. Il faut y mettre un terme : en recrutant, en augmentant les salaires, dont les grilles n’ont pas évolué en vingt ans. Ils restent 500 euros en dessous des réalités de nos métiers. Une revalorisation sur trois ans a certes été obtenue début 2022. Mais le combat reste de réviser correctement nos salaires d’ici à la fin de 2024. Depuis des mois, le mot d’ordre de la Cgt repose sur le triptyque salaire, emploi, respect. Si des avancées ont été obtenues en matière de salaire ou d’emploi, la question du respect, elle, reste entière. Les agents sont mobilisés : c’est ce qui nous permet d’avancer et de gagner, même si cela se fait par à-coups.

Propos recueillis par Lennie Nicollet