Face au manque de soignants, le recrutement à hauts risques de contractuels

Options - Le journal de l'Ugict-CGT
Entre 2018 et 2021, au moins 1 300 étudiants auraient démissionné des instituts de formation en soins infirmiers. ©PHOTOPQR / Le Progrès
C’est une spirale infernale. Recruter devient si problématique que les enchères montent pour embaucher des soignants en Cdd… Ce qui déstabilise les équipes, alimente les tensions et accélère les désaffections.

Mauvaise blague ? Mi-janvier, l’agence régionale de santé (Ars) d’Île-de-France a pris acte à sa façon de la pénurie préoccupante d’infirmiers dont souffrent les établissements franciliens (publics, privés et Ehpad). Elle a lancé un « dispositif de fidélisation » (sic !) destiné aux professionnels susceptibles d’accepter ce qu’elle semble désormais considérer comme un sacrifice inestimable, à savoir la signature d’un Cdd de six à neuf mois d’ici au 28 février. Ainsi, en plus du salaire de vacataire (3 085 euros brut par mois), de l’indemnité de précarité et du paiement des congés non pris, ces nouveaux embauchés se verront attribuer une prime allant de 4 000 euros pour un Cdd de six mois jusqu’à 7 000 euros pour un Cdd de neuf mois ! Ils pourront également choisir leur temps de travail dès lors qu’il dépasse 40 % d’un temps complet, leurs horaires et les services dans lesquels ils veulent être affectés !

Une nouvelle génération mieux payée, mais plus précaire et moins impliquée

La Fédération Cgt de la santé a ainsi estimé à 47 000 euros brut le revenu qu’un de ces mercenaires pourrait empocher en neuf mois, rappelant qu’une infirmière en début de carrière touche autour de 1 800 euros brut mensuels de salaire de base dans le public et pas beaucoup plus dans le privé. Quant aux personnels en poste, en reconnaissance de leur « fidélité » et de leur implication, ils n’ont pas tous vu leur salaire revalorisé par le Ségur de la santé. Par exemple, les primes accordées aux infirmiers se sont généralement bornées aux fameux 183 euros de complément de traitement indiciaire (Cti) et, pour ceux travaillant en soins intensifs, à une récente prime complémentaire de 100 euros. Comme le déplore Christine Appiani, infirmière au centre hospitalier de Pontoise et responsable de l’union syndicale départementale Cgt-Santé du Val-d’Oise, « l’Ars parle d’une expérimentation, qui pourrait donc se généraliser. Elle se base pourtant sur le mépris du principe « à compétences et travail égaux, salaire égal ». Présentée comme la seule solution, cette proposition confirme en fait qu’il y a de l’argent pour mieux payer tout le monde, ce qui, au lieu de créer des injustices, permettrait d’impulser une dynamique vertueuse, de remotiver et remobiliser les équipes. Les directions assument au contraire leur cynisme, puisque le dispositif interdit aux personnels en poste en Cdi de démissionner pour postuler à des Cdd pourtant deux ou trois fois mieux payés ! L’écœurement s’ajoute à l’épuisement et accélère les défections de personnel ».

Même constat dans le privé, pourtant habitué aux allées et venues de personnels accumulant parfois des Cdd journaliers. « Les jeunes et les nouveaux arrivants préfèrent être embauchés sous contrat précaire, explique Anne Mingot, infirmière et représentante Cgt au sein du groupe Ramsay. Pour les établissements, cela a toujours été un moyen d’ajuster à moindre coût les effectifs aux besoins. Mais, pour les soignants, c’est désormais le seul moyen d’être payé correctement, de ne pas se voir imposer son emploi du temps et ses horaires ! Quitte à prendre le risque d’être remercié du jour au lendemain. Heureusement, les organisations syndicales se battent toujours pour faire respecter le droit du travail : nous avons encore récemment gagné aux prud’hommes la requalification en Cdi des contrats de quatre collègues qui avaient enchaîné les Cdd d’une journée, et leur indemnisation. » Difficile en effet d’en vouloir à ceux qui font le choix paradoxal de la précarité pour mieux s’en sortir, notamment en Île-de-France, où le coût de la vie est élevé. « Reste que c’est insupportable pour les personnels en Cdi, qui ne bénéficient pas des mêmes avantages salariaux, qui ne choisissent pas leurs conditions de travail et doivent chaque jour gérer le turnover et la réorganisation des équipes », souligne Anne Mingot. Outre la souffrance au travail et les tensions qui s’aggravent, l’instabilité et le manque de cohésion des équipes s’avèrent par ailleurs porteurs de risques et de dysfonctionnements pour la prise en charge des patients.

Des solutions de court-terme pour des problèmes au long cours

En proposant ces super primes et ces « Cdd attractifs », l’Ars avoue ainsi que les métiers de soignants, eux, ne le sont plus. Le Syndicat national des professionnels infirmiers (Cgc) va jusqu’à estimer qu’au niveau national 60 000 postes d’infirmiers étaient vacants en juin 2021, contre 7 500 un an plus tôt. Ce qui a obligé les établissements à fermer des milliers de lits en pleine pandémie. Mais en Île-de-France, l’Ars se fourvoie en promettant que son dispositif est transitoire, qu’il s’agit seulement de « combler jusqu’à l’automne 2022 les postes vacants » en attendant que les jeunes diplômés des Instituts de formation en soins infirmiers (Ifsi) arrivent sur le marché. « C’est un pari hasardeux », assure Marie-Ange Millochau, formatrice à l’Ifsi de Rambouillet (Yvelines), bien placée pour évaluer régulièrement l’« employabilité » des étudiants actuels (1). « Contrairement à ce que proclame le gouvernement, poursuit-elle, les bacheliers qui se destinent à nos métiers par vocation sont de plus en plus rares. En fait, Parcoursup oriente vers les Ifsi des jeunes dont ce n’était pas le premier choix, qui ne sont pas spécialement motivés ou qui n’ont pas le niveau. Ils sont nombreux à abandonner en cours de formation, souvent de 15 à 20% des promotions. Dans mon Ifsi, nous sommes récemment passés de 75 élèves en première année à 48 en deuxième et troisième année ! Les abandons après quelques années d’exercice sont également courants, parce que les métiers du soin sont trop contraignants ou trop mal payés. »

Même le ministère de la Santé reconnaît 1 300 démissions dans les Ifsi de 2018 à 2021, un bilan sans doute minimisé mais qui ne peut pas lui faire ignorer que la crise sanitaire a rendu particulièrement éprouvantes les conditions de formation et notamment de stage. Les étudiantes et étudiants qui vont au bout de leur formation savent que la demande est forte et préfèrent commencer par enchaîner les Cdd pour tester les services, le matériel, les conditions de travail. Quand ils sont prêts pour un Cdi, ils sont même parfois en situation de négocier des salaires bien au-dessus des grilles – c’est aussi le cas pour certains métiers dans le paramédical, comme les kinés ou les manipulateurs radio. Sans pour autant s’engager pour la vie…

Le secteur semble donc à un tournant. Face aux pénuries de personnel, au vieillissement de la population et aux besoins croissants en matière de santé, les soignants pourraient être en position de force pour exiger de véritables revalorisations collectives, qui assurent le renouvellement d’un vivier de professionnels de qualité et préservent une certaine conception du soin. Mais les choix des pouvoirs publics semblent se porter sur une gestion à court terme pourtant pas moins coûteuse, et même dangereuse : réduire l’offre de soins à défaut de former des soignants, développer l’ambulatoire, l’hospitalisation à domicile, laisser le privé investir tous les champs libres du secteur… Tout plutôt que d’assurer un service public de qualité à l’ensemble de la population, avec des professionnels en nombre qui disposent de bonnes conditions d’emploi et de travail ? S’il s’avérait que les soignants en poste, ne supportant plus de se sentir à la fois maltraités et maltraitants, continuent de quitter le navire faute de pouvoir le sauver du naufrage… il serait plus simple de faire face en misant sur la disparition des maladies.

Valérie Géraud

(1) Options, octobre 2020, pages 18-20.