À AgroParisTech, l’appel à «  bifurquer  » d’un collectif de jeunes diplômés

La démarche n’est pas inédite. Mais elle s’inscrit dans un contexte singulier : la vente des sites franciliens de l’Institut des sciences et industries du vivant et de l’environnement pour financer un déménagement sur le plateau de Saclay.

Édition 012 de mi-juin 2022 [Sommaire]

Temps de lecture : 4 minutes

Options - Le journal de l'Ugict-CGT
© Babouse
La démarche n’est pas inédite. Mais elle s’inscrit dans un contexte singulier : la vente des sites franciliens de l’Institut des sciences et industries du vivant et de l’environnement pour financer un déménagement sur le plateau de Saclay.

C’est un discours de fin de diplôme qui, il a y peu de temps encore, aurait été inhabituel. Nous sommes salle Gaveau, à Paris, pour célébrer les diplômés 2022 d’AgroParisTech, l’Institut des sciences et industries du vivant et de l’environnement. À la tribune, Lola Keraro et sept de ses camarades réunis dans le collectif Des agros qui bifurquent  : «  Nous nous adressons à celles et ceux qui doutent, que ce doute soit quotidien – ou fugitif. […] Nous aussi, nous avons douté, et nous doutons parfois encore. Et nous refusons de servir ce système, nous avons décidé de chercher d’autres voies, de construire nos propres chemins.  » Lola  : «  Je vis à la montagne et j’ai commencé le dessin.  » Un autre diplômé  : «  Je suis en cours d’installation en apiculture dans le Dauphiné.  » Puis un troisième, sous des applaudissements nourris  : «  N’attendons pas que nos mômes nous demandent des sous pour faire du shopping dans le métavers.  » Disponible sur Youtube, leur appel à «  bifurquer  » comptabilise plus de 850 000 vues à la fin du mois de mai.

Mais si la démarche frappe les esprits, elle n’est pas inédite. Déjà en 2018, un jeune ingénieur de Centrale, à Nantes, témoignait d’une perte de sens, «  perdu, incapable de [se] reconnaître dans la promesse dans la promesse d’une vie de cadre supérieur, en rouage essentiel d’un système capitaliste de surconsommation  ». Plus récemment, un collectif d’étudiants des Écoles normales supérieures s’engage dans une tribune au Monde à «  aligner [sa] pratique scientifique sur les enjeux impérieux de ce siècle  ».

Une grande école après l’autre, des étudiants témoignent d’un sentiment d’urgence face aux enjeux climatiques, qui les conduits parfois à des positionnements radicaux et à des changements de trajectoire. Dans La révolte (1), Marie Miller a enquêté sur ces jeunes diplômés des grandes écoles remettant de plus en plus en question «  les enseignements traditionnels qui servent un capitalisme destructeur de la planète  ». Elle écrit  : «  L’insouciance pour eux est terminée. Et le “réveil” critique s’opère d’abord contre leur formation.  »

Sur le site de Grignon  : «  Moins de béton, plus de moutons  »

Il faut donc l’entendre. À AgroParisTech, la direction prend l’affaire au sérieux et maintient le dialogue en publiant un communiqué, mais relativise  : «  Comme il n’y a pas aujourd’hui et qu’il n’y aura pas demain de réponse unique à tous ces défis, nous exposons nos étudiants à une multiplicité de points de vue et à la nécessaire diversité des solutions à trouver et à déployer, dans les champs de l’agriculture, de l’alimentation, de la forêt, des territoires et de l’environnement.  » La cérémonie de remise de diplômes aurait donc, pour elle, reflété cette «  diversité des points de vue  »  : c’est à la fois vrai et lacunaire.

Vrai, car il faut nuancer la prise de parole publique de ces étudiants  : «  Elle n’est pas partagée par tous  », confirme Pablo Granda, ingénieur d’étude à AgroParisTech, animateur du collectif Enseignement supérieur de la Cgt-Agri et administrateur salarié. Lacunaire, car cette parole publique s’inscrit bien dans un contexte singulier  : la vente des sites franciliens de l’Institut des sciences et industries du vivant et de l’environnement pour financer un déménagement sur le plateau de Saclay.

Parmi eux, le site de Grignon a été bloqué au printemps 2021 par des étudiants opposés à la vente, qui accueillaient les visiteurs avec cette banderole  : «  Grignon, moins de béton, plus de moutons  ». Même émis par un petit groupe de diplômés, l’appel à «  bifurquer  » plonge ainsi ses racines dans un engagement citoyen et collectif préalable.

Une politique de bétonisation sur la plateau de Saclay

Il se situe en tout cas dans sa continuité, constituant un véritable cas d’école. Celui-ci tient en premier lieu au choix initial de ces jeunes de faire des études dans le domaine du vivant et de l’environnement. La crise sanitaire les a également confortés dans leur motivation  : «  Après deux ans de prépa scientifique, nous n’avons pas choisi ce cursus par hasard. La crise du Covid a même renforcé notre sensibilité vis-à-vis de questions comme la préservation de la biodiversité, la lutte contre les inégalités, pour l’intérêt général et le collectif  », souligne ainsi un des étudiants de première année.

C’est ce sentiment d’utilité sociale qui est alors questionné par la vente du site de Grignon. Un site admirable, situé dans les Yvelines  : un domaine de 290 hectares, dont 180 de terres agricoles, des terres classées et protégées, un arboretum… C’est, disent-ils, «  beaucoup trop de potentiel pour finir bétonné et privatisé  », alors soutenus par l’intersyndicale d’AgroParisTech (Cgt, Cftc, Fo, Cfdt, Fsu, Unsa et Sud).

Le déménagement sur le plateau de Saclay ne passe pas non plus. Au fond, la prise de parole des étudiants constitue la synthèse d’une succession de décisions menant à ce regroupement des grandes écoles parisiennes. C’est en tout cas ce que souligne Pablo Granda, en rappelant l’opposition de la Cgt-Agri au projet  : «  On vend et on privatise, on ne tient pas compte des lieux historiques ni des terres agricoles, on regroupe AgroParisTech et l’Inrae sur un nouveau campus sur fond de politique de bétonisation et de montage financier complexe. Le malaise est général. Il concerne les étudiants, mais aussi les personnels et les enseignants, en cours de déménagement sans que les questions d’emploi, de conditions de travail ou d’études, ni de transports ou de logement ne soient réglées.  »

Il y aura bien, pourtant, une rentrée universitaire à Saclay, où le nouveau campus a été livré en avril après trois ans de travaux. En ce jour de remise des diplômes, l’une des étudiantes s’adresse à l’auditoire  : comment est-ce que cela a commencé  ? Lorsque le béton, répond-elle notamment, a commencé à couler sur les terres agricoles du plateau…

Christine Labbe

1. Marie Miller, La Révolte. Enquête sur les jeunes élites face au défi écologique, Seuil, 2021.

, ,