De quoi les pénuries sont-elles faites  ? Le dossier d’Options

Édition 003 de mi-février 2022 [Sommaire]

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Options - Le journal de l'Ugict-CGT
Les difficultés de recrutement concerneraient la moitié des entreprises. ©AltoPress / Maxppp

Main-d’œuvre, produits industriels, matières premières… Dans cette nouvelle édition, nous avons choisi de nous interroger sur la notion de «  pénurie  ». Non pas pour minimiser ou nier la réalité des difficultés, d’ailleurs relativisées dans une récente étude de Pôle emploi s’agissant des recrutements. Mais pour proposer d’en explorer les complexités et d’en comprendre les ressorts. C’est une histoire de cycles. Dès que la croissance repart, les organisations patronales s’alarment en particulier de ne pouvoir recruter les personnels dont elles ont besoin. Ce fut le cas au début des années 2000  : le Medef estimait alors entre 800 000 et 900 000 le nombre d’emplois non pourvus, les difficultés étant alors pour lui accentuées par la mise en place des 35 heures…

Si le contexte est différent, c’est à nouveau le cas aujourd’hui, alors que le Pib devrait croître de 5  % à 7  % en 2022, prédit l’Ofce (Office français des conjonctures économiques). En ce début d’année, le point de conjoncture de la Banque de France signale que les problèmes de recrutement concernent la moitié des entreprises. Dès l’automne, la Banque de France comptabilisait 300 000 emplois vacants. Quelques semaines plus tôt, à l’université d’été du Medef, son président, Geoffroy Roux de Bézieux, se montrait inquiet  : «  […] tous les patrons que j’ai vus cet été, même avant l’été, leur sujet de préoccupation numéro 1, ce n’est plus la pandémie, c’est le recrutement.  »

En 2000 comme aujourd’hui, il est frappant de constater que les alarmes patronales s’expriment au moment où se met en place un nouveau régime d’assurance chômage, dont la «  générosité  » supposée découragerait le retour au travail. Vraiment  ? Interrogé par Options en septembre dernier, Frédéric Lerais, directeur de l’Ires (Institut de recherches économiques et sociales), affirmait  : «  La volonté d’entamer les droits des demandeurs d’emploi n’est pas non plus une chose nouvelle. La reprise de l’activité à laquelle nous assistons […] sert juste d’argument pour enfoncer le clou.  »

C’est donc ailleurs qu’il faut chercher les raisons de ces problèmes de recrutement. Dans la faiblesse des salaires, l’absence de reconnaissance des qualifications ou de reconnaissance au travail, dans la dégradation des conditions de travail…  Mais aussi, plus largement, dans la perte d’attractivité de certains métiers et secteurs, directement liée aux stratégies et choix patronaux. Ainsi, la nouvelle convention collective nationale de la métallurgie, signée le 7 février dernier, avec la reconnaissance de la qualification «  au poste  », agit comme un repoussoir, prévient Fabrice Lallement, délégué syndical Cgt de Soitec (entreprise du secteur électronique), ce qui aggrave les difficultés des fabricants de semi-conducteurs, qui ont déjà du mal à trouver les salariés dont ils ont besoin. Et si, à Lannion (Côtes-d’Armor), Nokia peine à recruter des experts en cybersécurité, c’est aussi et surtout faute de formation et de gestion anticipée des emplois et des parcours professionnels.

Dans ce contexte, la pandémie a souvent bon dos. Dans le secteur de la santé, elle a certes mis en lumière de façon indiscutable et dramatique la pénurie de soignants. Mais, là aussi, les causes étaient connues  : pénibilité et conditions de travail qui ne cessent de se dégrader, manque de reconnaissance et d’attractivité des métiers. Alors que des centaines d’infirmiers ont démissionné, les formations aux métiers médicaux et paramédicaux perdent, elles, beaucoup de leurs étudiants en cours de route. Dans les industries électroniques, la crise sanitaire a de son côté joué le rôle de «  stress test  » grandeur nature, c’est-à-dire de test de résistance à un choc. Mais ce choc intervient dans un modèle économique profondément fragilisé, au début des années 2000, par la course aux profits, les choix de délocalisation de productions, l’abandon de la recherche et développement… Toutefois, poser ce diagnostic ne suffit pas, des solutions existent qui passent notamment par la reconnaissance des qualifications, l’augmentation des salaires, la formation, des coopérations nouvelles ou des stratégies de relocalisation. Ce sont ces pistes que cette série d’articles d’Options propose d’ouvrir à la réflexion.

C.L.

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