Numérique : une opportunité au service des travailleurs ?

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Photo : Matthieu Spohn/AltoPress/Maxppp
Droit à la déconnexion, télétravail, intelligence artificielle… Depuis trois ans, l’Ugict-Cgt décline une campagne faisant le lien entre « révolution » numérique, transformation du travail et management.

En obligeant à s’approprier, en quelques mois, ce qui aurait pu prendre des années, la crise sanitaire a accéléré de manière spectaculaire la transformation numérique de nos vies, dans ses dimensions à la fois privée et professionnelle. Si la pratique du télétravail à grande échelle est en la traduction la plus éclairante, l’usage du numérique est désormais une pratique ordinaire dans de nombreux métiers ou secteurs (e-commerce, télémédecine, enseignement et formation à distance…).

La dernière étude du Centre de recherche pour l’étude et l’observation des conditions de vie (Credoc) sur la diffusion des outils numériques dans la société française confirme cette accélération de la « digitalisation », aussi bien en termes d’équipements que de pratiques, restées longtemps confidentielles pour beaucoup.

Une campagne Ugict : « Construire le numérique autrement »

Cela fait plus de trois ans que l’Ugict-Cgt travaille le lien entre « révolution » numérique, transformation du travail et management, en posant un principe préalable : le refus d’un déterminisme technique qui donnerait aux outils la capacité quasi mécanique de produire des effets inéluctables. Au travers d’une campagne baptisée « Construire le numérique autrement », elle en pointe les dangers mais aussi les opportunités : va-t-on vers des suppressions d’emplois massives et une surveillance généralisée, ou s’agit-il de mettre en place une « économie du partage décarbonée, où les gains de productivité sont utilisés pour réduire le temps de travail et bien travailler » ? Plusieurs thèmes y sont déclinés : le droit à la déconnexion, le télétravail, le management de proximité, l’intelligence artificielle et les algorithmes…

Second principe : les tendances observées aujourd’hui s’inscrivent dans un temps long qui impose de resituer le numérique dans la globalité des mutations du travail : « Les nouvelles technologies sont instrumentalisées pour flexibiliser le travail et répondre au même objectif d’augmentation de la productivité des travailleurs, au détriment de leurs conditions de vie et de travail », souligne Jean-Luc Molins, secrétaire national de l’Ugict-Cgt et pilote du collectif Ingénieurs, cadres et techniciens (Ict) et numérique. Si, là aussi, l’essor du télétravail en mode dégradé en est l’illustration la plus criante, elle n’est pas la seule avec, dans le même temps, le développement notamment du « flex-office » et la « rationalisation » des politiques immobilières d’entreprises.

S’appuyer sur l’accord-cadre européen sur le numérique

Comment définir de nouveaux cadres de régulation ? L’accord-cadre européen sur le numérique conclu, voici un an, à la sortie du premier confinement, peut être un point d’appui. Il traduit l’engagement commun des partenaires sociaux « à optimiser les avantages et relever les défis de la numérisation dans le monde du travail ». Son caractère est normatif, ce qui n’est pas fréquent au niveau européen.

Aux côtés de l’importance accordée à la formation, la place attribuée au rôle des instances représentatives du personnel constitue justement un autre point fort du texte, en posant notamment le principe d’un « processus conjoint » et en dressant la liste des sujets qui devraient, justement, faire l’objet d’une négociation : les compétences numériques et la sécurisation de l’emploi ; l’intelligence artificielle avec la garantie du principe de « l’homme aux commandes » ; le respect de la dignité humaine et la surveillance ; les modalités de connexion et de déconnexion.

La question n’est pas « déjà réglée » en France

Les États n’ont plus que deux ans pour retranscrire cet accord-cadre européen. Mais cette retranscription se heurte aujourd’hui à une stratégie visant à imposer l’idée que ces questions sont, en France, d’ores et déjà réglées : par le « droit » à la déconnexion, entré en vigueur en 2017 ; par l’accord national interprofessionnel (Ani) de 2020 sur le télétravail, non normatif, comme si, d’ailleurs, le numérique se résumait à cette seule problématique.

Pour autant, la Confédération européenne des syndicats (Ces) souhaite parvenir à un bilan par pays, et a demandé un rapport conjoint sur la mise en œuvre de l’accord-cadre, ce qui suppose un travail intersyndical. De la même manière que l’accord européen de 2002 sur le télétravail s’est traduit, en France, par l’accord national interprofessionnel de 2005, l’enjeu de la période est de faire de la transformation numérique un véritable objet de négociation.