Numérique : appel à se réinventer

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Il faut taxer les Gafam (ici, Mark Zuckerberg, de Facebook) là où elles créent de la valeur. Photo : Kyodo/Maxppp
Comment défendre les droits et garanties collectives dans l’économie numérique ? Depuis un an, la Confédération européenne des syndicats réunit des militants d’entreprise pour l’envisager. Avant-première.

« Osons admettre que les travailleurs du numérique ont d’autres attentes que celles auxquelles nous sommes habitués. Osons entendre ce qu’ils nous disent. Si les livreurs des plateformes veulent ouvrir des locaux pour réparer ensemble leurs vélos, pourquoi leur refuserions-nous nos structures qui peuvent être l’occasion de rencontres et de construction de revendications nouvelles ? »

C’était le 15 février 2018 à Madrid. Ce jour-là, ils sont une quarantaine de syndicalistes finlandais, luxembourgeois, allemands, italiens, danois, belges ou tchèques dans les locaux du centre de formation des Ccoo espagnoles. La Confédération européenne des syndicats y tient sa troisième journée d’étude sur la révolution numérique et la manière dont les syndicats peuvent l’affronter.

« Un changement de paradigme qui bouleverse tous les équilibres »

La journée s’achève. Peter Scherrer, secrétaire général adjoint de la Ces, n’y va pas par quatre chemins. Se réinventer ou se condamner au déclin : les propos du dirigeant sont clairs. Quelques heures plus tôt, José Varela, conseiller « économie numérique » de l’Ugt espagnole, avait, lui aussi, alerté les militants présents : « Ce à quoi nous sommes confrontés n’est pas une évolution comme la robotisation l’a engendrée. C’est un changement de paradigme qui bouleverse tous les équilibres : ceux fondés sur le droit du travail et sur la fiscalité, la protection sociale et les libertés individuelles, la conception des solidarités et les moyens de s’organiser. Quand une entreprise comme Amazon va jusqu’à connecter les salariés eux-mêmes pour doper sa compétitivité, ce n’est pas seulement un aménagement du capitalisme qui se profile, mais tout un édifice démocratique qui est à défendre. »

Aujourd’hui, chez Axa-Belgique, on expérimente une organisation dans laquelle les salariés n’ont plus de bureaux personnels, plus de plans de travail attitrés. Une organisation dans laquelle chacun évolue au gré des heures et des caractéristiques momentanées des tâches, dans des espaces où le niveau de décibels autorisé est fixé d’avance. Plus aucun repère temporel bien sûr dans cette entreprise qui a banni le papier, et dans laquelle désormais 80 % du personnel est, deux jours par semaine, en télétravail. « Un véritable défi », a prévenu à sa suite Yannick Daubleu, délégué dans la filiale belge du groupe et représentant de la Cgslb. Un défi pour toutes les organisations de défense des salariés, pour le vivre-ensemble, pour la société tout entière. Quand, chez Axa, la direction évoque les collaborations nécessaires entre les salariés, elle les qualifie désormais de « virtuelles »

La justice européenne peut être précieuse

En lançant, il y a un an, ce cycle d’échanges et de débats, la Ces n’était pas sûre d’intéresser. Il y a trois mois, le séminaire a fait salle comble. Militants des quatre coins de l’Union européenne, tous ont cherché à imaginer la façon d’aborder le monde qui s’annonce. Le recours nécessaire aux moyens de défense existants, bien sûr, a été souligné. La justice européenne peut être précieuse lorsque, comme en décembre 2017, elle impose à Uber de se soumettre à la réglementation appliquée aux taxis et à leurs chauffeurs.

Les institutions représentatives du personnel nationales ou transnationales tout autant, lorsqu’elles permettent échanges d’informations et solidarités pour ouvrir des négociations qui défendent le droit et les garanties collectives. Les premiers éléments d’une enquête spécialement engagée pour alimenter la réflexion de ce séminaire ont d’ailleurs montré, à Madrid, que des acquis ont été gagnés par ce biais.

Le 15 février 2018, il a aussi été question d’expérimentations : de la plateforme numérique ouverte par l’Ugt pour entrer en contact avec les travailleurs du numérique ou encore de la réflexion en court dans l’Ac danoise, qui pourrait mener la direction de l’organisation à investir demain dans le capital d’une plateforme de services créée par un de ses adhérents pour s’assurer que les conditions de travail y soient les meilleures possible.

Cotiser 40 livres par mois et rester invisibles ?

En abordant le succès d’Iwgb, le syndicat indépendant de la sous-traitance, créé il y a peu en Grande-Bretagne, Jeremias Prassl, chercheur au Magdalen College d’Oxford, n’a pas seulement voulu contribuer au recensement des domaines du possible. Il a voulu illustrer autrement l’esprit de la rencontre. « Les travailleurs du numérique n’ont rien contre les syndicats, a-t-il insisté. Quand on les interroge, ils expliquent simplement qu’ils ne voient pas pourquoi ils paieraient 40 livres chaque mois pour s’affilier à des organisations qui les jugent insuffisamment rentables pour s’y intéresser. »

Martine Hassoun

Taxer la valeur numérique là où elle est créée

« L’impôt ne doit pas être uniquement payé par ceux qui ne sont pas en mesure d’y échapper. » C’est sur la base de ce principe que la Ces a salué la proposition faite par la Commission européenne d’imposer une taxe de 3 % au minimum sur les revenus des grandes entreprises du numérique : Google, Apple, Facebook ou Amazon. La Ces a par ailleurs appelé l’Union européenne et tous les États membres à s’assurer que la « valeur numérique est taxée là où elle est créée ».