Contre le grand déclassement, l’échelle mobile des salaires

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Options - Le journal de l'Ugict-CGT

par Sophie Binet, Secrétaire générale de l’Ugict-Cgt

Pour tenter de rendre impopulaire la mobilisation des raffineurs, le patronat a déployé une manœuvre grossière : rendre public le montant moyen de leurs rémunérations – gonflé artificiellement par l’intégration de salarié·es de statuts et qualifications très différents.

La ficelle classique de la mise en opposition du salariat entre de prétendus favorisés et les autres pour organiser le partage de la pénurie et exonérer le capital. Dans une entreprise où le PDG gagne 500 000 euros par mois et s’est augmenté de 52  % cette année, il fallait oser. Grâce à l’opération désintox de la CGT, la manœuvre a fait flop… et s’est retournée contre le capital. L’arroseur arrosé.

Avec #balancetonsalaire, de nombreux salariés multiplient sur les réseaux sociaux les messages de soutien aux raffineurs. Cadres et professions intermédiaires témoignent du déclassement, de la négation de leur qualification, et comparent avec le montant exorbitant des dividendes. La mobilisation des raffineurs permet donc de décomplexer le débat sur les salaires et de pointer le vrai sujet : le problème, c’est que l’on vit de moins en moins bien de son travail et toujours mieux de sa rente. Les qualifications n’ont jamais été aussi mal payées en France.

Les salaires subissent un tassement sans précédent : en un an, le salaire des cadres et professions intermédiaires a baissé de 3,6  % en euros constants ; celui des ouvriers a été partiellement protégé par le Smic, mais a tout de même chuté de 2,2  % selon la Dares. Dans le même temps, les dividendes explosent et ont augmenté de 33  %… Les luttes salariales se multiplient et se heurtent à l’intransigeance patronale. Partout, on préserve, voire on augmente, les marges et les dividendes, et on fait payer l’inflation aux salarié.es et aux consommateurs. L’échelle mobile des salaires, revendiquée par la CGT, est un enjeu central. En vigueur en France jusqu’en 1982, ce dispositif permettait que tous les salaires – et pas seulement le Smic – augmentent en même temps que les prix.

C’est donc un outil pour empêcher le tassement salarial et garantir la reconnaissance des qualifications. C’est un dispositif qui empêche les mises en opposition entre salarié.es, organisées actuellement avec des augmentations limitées aux bas salaires et/ou des primes ponctuelles dont les bénéfices s’évaporent instantanément face à une inflation durable. L’échelle mobile des salaires est aussi un outil central pour la dynamique des luttes. C’est ce qui permet de passer de mobilisations défensives, pour tenter comme aujourd’hui de préserver son pouvoir d’achat, à des luttes offensives.

Le maintien du pouvoir d’achat étant acquis grâce à l’échelle mobile, le rapport de forces peut se concentrer sur la récupération des gains de productivité, sur les conditions et le temps de travail, les stratégies industrielles et environnementales… L’échelle mobile des salaires existe toujours en Belgique (et au Luxembourg jusqu’à une période récente) et fait l’objet d’attaques constantes de la part du patronat. Malgré certaines restrictions – exclusion des prix du pétrole de l’index de calcul des prix, par exemple –, le dispositif est toujours très efficace : la Belgique figure dans le peloton de tête européen pour le montant des salaires, bien loin de la France ! Une revendication unifiante pour transformer les mobilisations sectorielles en luttes d’intérêt général !

Chronique initialement publiée dans l’Humanité Magazine du 20 octobre 2022