Vaccins : À vot’ bon cœur ?

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Bruno Levesque ; MaxPPP
Faut-il lever les brevets pour accélérer la production de vaccins anticovid partout et pour tous, ou compter sur une aide humanitaire jusque-là déficiente ?

Joe Biden rebat les cartes. Le 5 mai, il s’est déclaré favorable à la levée ponctuelle des droits sur les brevets des vaccins anticovid. Elle faciliterait la production massive de vaccins partout dans le monde, alors que la pandémie poursuit ses ravages dans les pays où les populations n’ont pas accès aux vaccins ni aux soins (Inde et Brésil notamment), et que des variants très contagieux du coronavirus continuent de se diffuser.

Les États européens, jusque-là opposés à cette option prévue par le droit commercial international en cas de crise sanitaire majeure, estiment que les États-Unis ont beau jeu de tendre la main aux pays en difficulté une fois leur population en grande partie protégée. Les Américains n’ont pour l’heure exporté aucun vaccin produit sur leur territoire, et ne semblent pas disposés à libérer leurs stocks tant que leur campagne de vaccination n’aura pas couvert jusqu’aux enfants.

Risques et financements publics, profits privés : stop !

L’Union européenne rappelle pour sa part qu’elle a distribué 200 millions de doses dans le cadre de programmes de solidarité, et que des centaines de partenariats ont été conclus entre les détenteurs des brevets et des entreprises de la filière pharmaceutique – la plupart en Europe –, permettant d’intensifier la production. Ils évoquent également les délais pour mettre en place plus de chaînes de production, le risque de pénurie de composants, et celui d’une moindre qualité de produits qui ne seraient pas fabriqués avec le bon matériel et les bons protocoles…

Pourtant, plus d’une centaine de pays, à l’initiative de l’Afrique du sud et de l’Inde, demandent depuis octobre à l’Organisation mondiale du commerce la levée des droits sur les brevets des vaccins autorisés par l’Oms. Des dizaines de Prix Nobel et de personnalités politiques, des centaines de milliers de citoyens les soutiennent – notamment, avec la campagne européenne #Noprofitonpandemic, à laquelle participe la Cgt. L’Inde ou le Bangladesh rappellent qu’ils disposent des compétences et du matériel, y compris pour produire des vaccins à Arn messager, pour la bonne raison que les Big Pharma ont depuis des années délocalisé en Asie leurs capacités de production…

Cynisme de la « géopolitique du vaccin »

La solidarité envers les pays pauvres a par ailleurs jusque-là montré ses limites : le programme mondial Covax n’avait, début mai, distribué que 54 millions de doses à 121 pays. Les pays riches n’étant pas sortis d’affaire, seuls des géants comme la Russie ou la Chine, qui font du vaccin une arme diplomatique, ont mené des campagnes – visibles mais également limitées – en faveur des pays pauvres. Solidarité ou charité ? Ces pratiques n’en restent pas moins les signes d’une certaine condescendance, voire de cynisme, puisqu’il s’agit de ne pas partager les connaissances, les technologies et les gains financiers. Et qu’en attendant, des dizaines de milliers de personnes continuent de mourir.

Les détenteurs des brevets plébiscités ont pourtant déjà engrangé des bénéfices substantiels (en 2020, 26 milliards de dollars pour Pfizer et 18 pour Moderna). Moderna ne s’oppose d’ailleurs pas à une levée momentanée de ses droits, la Biotech assumant le fait d’avoir été fortement soutenue par de l’argent public – elle a notamment perçu 2,5 milliards de dollars de la Barda, l’agence américaine pour la recherche et le développement biomédical avancé, ce qui lui a permis de développer et de fabriquer son vaccin en un temps record.

Refus des transferts de technologie

Cela n’empêche pas des États comme la France de rester campés sur le refus de tout transfert de technologie, pour « protéger » l’émulation de la recherche – et surtout leurs propres industries – ce en quoi ils se font le parfait relais des lobbys pharmaceutiques. Pourtant, des estimations récentes témoignent que, depuis le début de la pandémie, les deux tiers des financements de recherche, développement et production de vaccins ont été financés sur des fonds publics.

À la lumière de cette crise, il serait donc urgent de rappeler que le médicament n’est pas un bien comme les autres, et que les États, garants de la sécurité sanitaire de leur population, ne peuvent pas continuer à financer sur fonds publics des recherches qui déboucheront sur une appropriation privée des découvertes. D’autant que les recherches progressent peut-être grâce à la concurrence, mais aussi par la coopération…

La France pourrait non seulement donner beaucoup plus de moyens à sa recherche publique, mais aussi conditionner ses aides (crédit impôt recherche, Fonds pour l’innovation) au développement, sur son territoire, d’une industrie pharmaceutique répondant aux besoins sociaux. En attendant, les Big Pharma – et peut-être Joe Biden ? – décideront du calendrier de lutte contre la pandémie…