Table ronde – Recherche & développement : rompre avec l’étau du court terme

, , , , , ,
La pandémie a mis en relief l’importance de la recherche et développement (R&D), ainsi que d’un État stratège en ces domaines. Reste que les décisions prises au niveau des entreprises et de l’exécutif leur tournent le dos. Quel rôle, alors, le syndicalisme peut-il jouer ?

Participants :

  • Sylviane Lejeune, coanimatrice du collectif Recherche de la Cgt ;
  • Jean-Marc Nicolas, secrétaire général de la Cgt-Ferc-Sup ;
  • Laurent Richard, délégué syndical central Cgt-Nokia Nozay ;
  • Laurent Ziegelmeyer, délégué syndical central adjoint Cgt-Sanofi R&D ;
  • Pierre Tartakowsky, Options.

 Options : Comment analysez-vous les politiques à l’œuvre en matière de R&D dans vos entreprises et secteurs respectifs ?

– Laurent Ziegelmeyer : Les attentes créées par la pandémie vis-à-vis de la recherche pharmaceutique sont gigantesques, c’est vrai. Le décalage est d’autant plus énorme. Chez Sanofi, en une seule année, nous avons dégagé 4 milliards de dividendes pour les actionnaires, subi un nouveau plan de suppression de postes, notamment dans la recherche, et produit zéro vaccin. Ça fait beaucoup ! C’est qu’en dix ans, on est passé de 11 centres de recherche à 3, et de plus de 7 000 chercheurs à bientôt moins de 3 000 ! La sous-traitance a été développée dans tous les secteurs, toutes les activités, tous les axes thérapeutiques. Il faut y ajouter que cette crise révèle certains retards technologiques par manque d’investissements. À titre d’anecdote, il y a trois ans, l’entreprise a refusé d’acheter Moderna…

La financiarisation induit un décalage profond entre le temps long nécessaire aux métiers de la recherche, singulièrement pour les médicaments, et le court-termisme frénétique du retour sur investissement. La perte de sens qui en résulte chez les collègues décourage aussi l’esprit d’initiative.

Laurent Ziegelmeyer

On peut en tirer plusieurs leçons. La première, c’est que la financiarisation induit un décalage profond entre le temps long nécessaire aux métiers de la recherche, singulièrement pour les médicaments, et le court-termisme frénétique du retour sur investissement. On en est à plus de 50 % des bénéfices reversés à l’actionnariat, lequel d’ailleurs en demande toujours plus.

La seconde, c’est que la perte de sens qui en résulte chez les collègues décourage aussi l’esprit d’initiative. La fierté de sortir des médicaments qui peuvent soigner des gens a disparu… Les salariés sont au travail, mais ils ne s’y retrouvent pas.

La troisième enfin, c’est qu’on ne comble pas les retards technologiques, même en faisant appel à l’« agilité » des start-up. Il est vrai qu’elles se développent loin de la bureaucratie et du reporting qui plombe les organisations du travail dans les grandes entreprises. En sont-elles plus efficaces ? Au vu de leur espérance moyenne de vie, on peut en douter…

– Laurent Richard : Nous sommes confrontés à des mécaniques du même ordre, avec des retombées similaires sur la R&D. Pour mémoire, nous sommes issus du démantèlement d’Alcatel-Lucent, issu de la fusion de deux géants des télécoms avec un centre de décision en France. Avec l’absorption de ce groupe par Nokia, validée par Emmanuel Macron, à l’époque ministre des Finances, le gouvernement souhaitait la constitution du numéro 1 des télécoms européen. Son absence de vision stratégique a conduit à céder une entreprise en difficulté de trésorerie, mais avec de bons produits et des clients majeurs, à Nokia, qui avait nettement moins de clients, fonctionnait de bric et de broc mais possédait un trésor de guerre. On est donc passé d’un acteur des télécoms enraciné en France à une direction finlandaise mue par une vision financière et nationaliste, qui voulait mettre la main sur notre clientèle.

L’effet d’aubaine du crédit impôt recherche a été flagrant : nos compétences ont été utilisées, tout en aspirant l’argent public vers la Finlande et en optimisant financièrement, pour rapatrier et recentrer les activités stratégiques en Finlande. Le bilan, c’est une perte de l’essentiel du cœur de métier, télécom auparavant en France. Cela affaiblit d’autant notre capacité à penser nos technologies comme objet social ; à réfléchir à leurs usages, aux problèmes qu’elles soulèvent et aux solutions possibles. Le plan social actuel, qui concerne 1 000 personnes à peu près, va évidemment percuter et faire disparaître une foule de métiers stratégiques. Avec, là encore, des retombées négatives très fortes : l’expérience démontre que les transferts effectués à l’étranger ont été réalisés à bas coûts, au détriment du temps nécessaire à une formation de bon niveau des équipes accueillantes et sans prise en compte de ce que la direction considère toujours comme des externalités, notamment la propreté de l’énergie utilisée.

 Jean-Marc Nicolas : Je voudrais partir d’un constat, à savoir les liens entre la recherche publique et l’entreprise, entre la santé et l’environnement. Les vaccins, par exemple, requièrent énormément de recherche fondamentale, associée à une capacité de fabrication. De même, si la santé passe par la vaccination, elle passe aussi par l’environnement et ce sont des enjeux colossaux pour les temps à venir, qui requièrent des moyens conjugués et du temps. Or, depuis des décennies, les gouvernements n’ont eu de cesse de restructurer notre modèle d’enseignement supérieur et de recherche sous couvert de l’inscrire dans une concurrence internationale supposée être un facteur d’efficience. Cela s’est traduit par des vagues successives de lois et de restructurations visant à concentrer les outils, à multiplier les changements statutaires et, ce faisant, à modifier en profondeur l’organisation du travail, le tout sur fond d’austérité budgétaire accentuée.

Le taux de précarité dans l’enseignement supérieur et la recherche tourne autour de 35 %. Le déficit de recrutement, la précarité, sont partagés par tous les secteurs – sciences humaines et sciences exactes –, ce qui explique d’ailleurs le caractère unanime des mouvements de protestation organisés par la communauté scientifique.

Jean-Marc Nicolas

Ce faisant, on a extrait les travailleurs du temps long de la recherche pour les inscrire dans un temps court, celui de la précarité. Le taux de précarité dans l’enseignement supérieur et la recherche tourne autour de 35 % car on n’embauche plus assez de fonctionnaires. Ce déficit de recrutement, la précarité, sont partagés par tous les secteurs – sciences humaines et sciences exactes –, ce qui explique d’ailleurs le caractère unanime des mouvements de protestation organisés par la communauté scientifique. Car ce sont les mécanismes mêmes du financement qui induisent de la précarité. Pour mener à bien le projet financé, on embauche un contractuel de haut niveau, chercheur ou ingénieur. Une fois le projet terminé, son contrat l’est aussi.

– Sylviane Lejeune : Il faut souligner, à cet égard, que la loi pour la recherche (Lpr) votée récemment en pleine crise sanitaire – avec un énorme déficit de débat public et parlementaire – est sans commune mesure avec l’urgence posée par le décrochage de notre pays – a fortiori avec les enjeux des transitions écologique et numérique. On programme un peu plus de 5 milliards supplémentaires alors qu’il en manque 20 aujourd’hui. Encore ce très faible montant est-il distribué en fonction de projets, un système dont les effets négatifs viennent d’être décrits par Jean-Marc.

Si cette loi voulait réellement, comme elle le prétend, réarmer historiquement le pays, elle aurait dû prévoir d’atteindre tout de suite les 3 % du Pib alloués à la recherche, conformément à l’engagement pris par la France en 2000 : nous sommes à moins de 2,2 % Plus profondément, cette Lpr accentue une dégradation engendrée par les réformes antérieures et confirme un schéma de réorganisation de la recherche guidé par les mouvements des marchés et l’attrait pour des gains financiers immédiats. Elle renforce aussi une concentration déjà inquiétante. La France avait réussi à développer, un peu partout dans les régions, des universités en mesure de développer la recherche, en lien avec les territoires, avec des synergies intéressantes. Cette dynamique est entravée par la concentration de moyens sans aucunement faire progresser la recherche.

– Quels devraient être les éléments à porter de façon prioritaire dans le débat public afin de valoriser les enjeux propres à la R&D ?

– Sylviane Lejeune : Il nous faut insister sans cesse sur le fait qu’ils sont constitutifs de nos batailles pour la valorisation du travail et de la sécurisation de l’emploi. On a besoin de souligner davantage, y compris dans la Cgt, le lien entre sous-investissement et démantèlement de la recherche publique et privée, et déclin industriel. De fait, un très grand nombre des entreprises qui licencient liquident leurs capacités de recherche et restructurent en ayant bénéficié de l’aide de l’État. On a besoin d’en débattre, dans la Cgt et en dehors car sans recherche, il n’y aura pas de réindustrialisation.

Il nous revient donc de soumettre au débat des propositions revendicatives articulant recherche et industrie, non comme des en-soi, mais pour répondre aux besoins du pays et, au-delà, aux défis des transitions qui engagent l’avenir de l’humanité. Cela implique de prendre en compte l’intervention coordonnée des travailleurs, dans le public et le privé, sur la recherche, pour conforter l’outil industriel existant, le transformer, avec une intervention bien entendu sur les moyens de financement également. Contrôle de l’argent public bien sûr, mais aussi et surtout contrôle du rôle des banques et des investissements. Ces actions auront besoin d’être articulées avec les populations et la dimension territoriale. Nous aurions là autant de portes d’entrées pour des interventions cohérentes et interprofessionnelles du syndicalisme. Celui-ci doit en effet aider à sortir des impasses dans lesquelles l’État, au service des marchés financiers, veut enfermer les travailleurs.

– Laurent Richard : Nous sommes bien placés pour mettre en débat la question de l’intervention de l’État, son statut et ses modes. Le crédit impôt recherche a démontré que mettre de l’argent sur la table n’est pas suffisant, loin de là. Il faut repenser profondément son rôle global, soit qu’il participe à l’entreprise, comme actionnaire éminent, de façon classique, soit encore qu’il intervienne comme stratège en définissant des conditionnalités aux subventions : des projets d’intérêt général, intégrant la dimension d’un développement soutenable, adossés à une recherche et développement réalisés dans le pays, sans pour autant que cela exclue des coopérations intra-européennes ou internationales.

– Laurent Ziegelmeyer : Une des questions centrales, c’est de mieux définir ce que devrait être la maîtrise publique, celle dont nous avons besoin. Dans notre groupe, nous avions Rhône-Poulenc, entreprise publique – le Sanofi de l’époque – qui relevait d’Elf-Aquitaine, et Roussel-Uclaf dans lequel l’État avait 40 %. Tout cela est devenu privé, sans que les salariés se soient mobilisés contre. C’est que, d’un point de vue gestion stratégique, il n’y avait pas de grande différence : le cap était déterminé par une boussole de stricte rentabilité. Il nous faut porter le contenu de nos propositions au cœur des débats publics, et sérieusement les approfondir. On met en avant un pôle public de la santé incluant la fabrication de médicaments. C’est bien, mais cela reste vague. Or, c’est un véritable débat de société, aux enjeux globaux, qu’il s’agisse de santé ou de financements. À titre d’illustration, je signale que le bénéfice de 12 milliards réalisé l’année dernière par Sanofi correspond à l’équivalent de 200 fois le dernier Téléthon…

– Jean-Marc Nicolas : S’il s’agit de redonner du sens à la recherche et plus généralement à la connaissance, cela passe par l’école, refaire de l’enseignement un enjeu national, en veillant à ne pas sombrer dans des raccourcis qui feraient fi des qualifications, des diplômes, de leur reconnaissance. On est là au cœur des préoccupations de l’Ugict et du fait historique que l’émancipation des travailleurs passe par la connaissance, par la formation initiale et continue. Pour ceux qui en douteraient, les menées populistes de Frédérique Vidal sur le poids supposé de l’« islamo-gauchisme » à l’université indiquent bien que les sciences humaines et sociales et au-delà, la connaissance, sont des champs politiquement sensibles. Là, l’intervention du syndicalisme est décisive, comme acteur majeur de la défense des droits des travailleurs. Pour le chercheur, son droit, c’est de chercher où il veut, sans pression politique, sans manifestation d’autoritarisme. De ce point de vue, nous vivons un moment dangereux pour la recherche et donc, pour la démocratie.

 Comment contribuer aux rassemblements possibles afin de cristalliser les volontés alternatives, au-delà de l’entreprise proprement dite ?

– Laurent Ziegelmeyer : Il existe une forte appétence dans la société autour des questions dont nous débattons, et une conscience aiguë du caractère global des solutions à dégager de concert. On voit un peu partout se cristalliser des prises de position sur les vaccins, sur les licences, il existe une initiative européenne qui vise à assurer leur accessibilité à tous, bref, ça remue-méninges ! Corrélativement, nombre de scientifiques ont prévenu que la pandémie actuelle risquait fort de ne pas être la dernière. On a donc besoin de travailler à penser le monde d’après et, pour le construire, il nous faut tirer profit de ces mobilisations multiformes, parfois iconoclastes, et œuvrer à les articuler aux problématiques centrales du travail, de sa libération et de son inscription dans un projet alternatif de production, d’échanges et de consommation.

– Jean-Marc Nicolas : Partout où il est attaqué, la Cgt défend logiquement l’outil de travail et la qualité de ce travail. Ces combats renvoient à la définition du domaine public : où commence-t-il, où finit-il ? C’est toute la question des communs, qui ont longtemps fait partie de l’histoire sociale et qui sont en train de revenir en force, comme un élément central pour penser des alternatives. Aujourd’hui, les combats syndicaux historiques revêtent une dimension avant-gardiste. Ainsi, l’engagement pour la baisse du temps de travail, vieux de plus d’un siècle, résonne fortement avec le « consommer moins, consommer mieux, travailler moins, travailler mieux », si actuel et qui amorce une rupture avec le seul horizon productiviste. Ce qui était nécessité matérielle pour nos aïeux est devenu nécessité vitale pour l’humanité tout entière. Il devient de plus en plus patent que le combat pour la réindustrialisation est au cœur des enjeux environnementaux. D’autant que la réponse aux besoins sociaux ne peut pas être que quantitative ; elle inclut des produits plus durables, du temps disponible, une qualité de vie incluant les loisirs, le sport, la culture.

– Laurent Richard : La défense de nos emplois et de nos secteurs de recherche doit entrer en cohérence avec les enjeux écologiques et sociaux. Dans notre engagement contre le Pse, nous avons toujours mis en avant notre capacité à bâtir des projets plus respectueux de l’environnement, par exemple en veillant à la propreté de l’énergie utilisée, ou en faisant des émissions radio au plus près des besoins, afin d’éviter toute surconsommation. Cela suppose à chaque fois de veiller à la durabilité du produit, à la capacité industrielle de son recyclage. Cette ambition, construire des produits de façon plus intelligente, est rassembleuse : elle permet le débat avec des étudiants, des responsables politiques. Appliquée à la 5G, qui fait débat y compris dans l’entreprise, elle permet d’échapper à une pensée binaire du genre pour ou contre. En fait, la 5G peut être bien gérée, et son caractère énergivore contrebalancé par d’autres mesures, à condition d’avoir une vision raisonnée axée sur le long terme.

Les marchés financiers imposent leur vision, et l’État accompagne une utilisation de l’argent qui va moins aux besoins sociaux, aux investissements d’avenir, qu’aux spéculations de toutes sortes. S’y opposer implique une maîtrise publique et renvoie à la nécessité de pouvoirs réels pour le syndicalisme et les salariés dans les entreprises.

Sylviane Lejeune

– Sylviane Lejeune : La question de la maîtrise publique est effectivement centrale, mais elle renvoie à la nécessité de pouvoirs réels pour le syndicalisme et les salariés dans les entreprises. Il s’agirait de construire avec eux des alternatives sur les projets industriels, les grands enjeux, les filières… Tout cela devrait faire l’objet de discussions avec les salariés et les populations des territoires. Pour l’heure, on laisse beaucoup trop de pouvoir aux détenteurs du capital dans l’entreprise. Le fonctionnement de l’entreprise est source d’énormes gâchis en termes de recherche, de formation, d’utilisation des capacités professionnelles, scientifiques, technologiques et humaines des salariés. Les marchés financiers imposent leur vision, et l’État accompagne une utilisation de l’argent qui va moins aux besoins sociaux, aux investissements d’avenir, qu’aux spéculations de toutes sortes. Évaluons la force que nous détenons, si nous agissons public et privé, avec intervention et luttes pour peser sur les stratégies de l’État et des entreprises. Il est donc clair qu’il nous faut, collectivement, toujours mieux mettre en valeur la dimension recherche dans l’ensemble de nos dossiers revendicatifs.