Insertion, ce que c’est qu’être jeune

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Le 8 novembre 2019, Anas K., étudiant de sciences politiques de 22 ans, s’est immolé pour dénoncer ses conditions de vie et celles de tout un pan de la jeunesse estudiantine, rappelant ainsi la crainte que suscite un avenir sans diplôme. Irraisonné ?

Entretien avec Dominique Épiphane, sociologue, chercheuse au Centre d’études et de recherches sur les qualifications (Céreq) et coautrice d’une note sur les « débuts de carrière plus chaotiques » d’une « génération plus diplômée ».

Options  : Le Céreq vient de livrer les conclusions de sa dernière enquête « Génération », celle s’intéressant au devenir des jeunes sortis du système scolaire ou universitaire en 2010. Quels enseignements peut-on en tirer quant aux conditions d’insertion dans l’emploi ?

Dominique Épiphane : Que la situation ne s’améliore pas. Elle ne s’améliore pas pour les jeunes diplômés de l’enseignement supérieur qui, s’ils trouvent facilement un emploi, peinent plus que ceux de la génération précédente, à faire reconnaître leur qualification. Elle s’améliore encore moins pour ceux qui, sortis de l’école sans diplôme, ne disposent d’aucun titre scolaire. Sans doute ceux-là n’ont-ils jamais eu autant de difficulté à trouver leur place sur le marché du travail.

– Et comment l’explique-t-on ?

– L’insertion professionnelle de la génération 2010 pâtit d’abord des transformations structurelles du marché du travail. Plus encore que les générations précédentes, celle-ci a souffert de l’explosion de la précarité qui pèse fortement sur les conditions d’intégration dans l’emploi. Si, parfois, la précarité peut être un tremplin vers l’emploi, elle constitue aussi un piège duquel il est souvent très difficile de s’échapper. Et cette génération en fait les frais. Elle en souffre d’autant plus qu’elle est entrée sur le marché du travail à un moment économique très particulier : la crise financière de 2008, puis la crise des dettes souveraines de 2012. Deux éléments qui ont pesé fortement sur la capacité des jeunes de cette cohorte à s’intégrer.

– De quelle manière ?

– Tout d’abord en entraînant un retard d’insertion dans l’entreprise et donc une plus faible expérience professionnelle à faire valoir tout au long des années qui vont suivre. Lorsqu’on compare la situation sept années après la sortie du système scolaire des jeunes de cette génération avec ceux de la génération 1998, on constate un différentiel d’expérience substantiel. Un différentiel qui a forcément pesé sur les capacités à s’intégrer dans la vie active. Alors que, sept ans après la fin de leurs études, les jeunes de la génération 1998 pouvaient faire valoir 67 mois d’expérience professionnelle, ceux de la génération 2010 n’affichaient que 61 mois… Six mois de différence sur sept années, c’est beaucoup, surtout en début de carrière.

Au-delà, quand on s’intéresse au type d’emploi trouvé par les jeunes sortis du système scolaire en 2010 au terme de cette même période de sept années, force est de constater que le pourcentage de ceux employés sous contrat à durée indéterminée est de 6 points inférieur à celui qu’affichait la génération 1998, passant de 86 % à 80 %. Seule exception à cette détérioration : une hausse du salaire au premier emploi, le salaire médian étant, pour la génération 2010, supérieur de 16 % par rapport à celui de la génération 1998.

– Comment s’explique cette progression ?

– Essentiellement par la progression globale du niveau de diplôme entre ces deux générations. Mais cet effet de structure ne dure pas. Sept années plus tard en effet, le revenu de la génération 2010 a progressé en moyenne de 19 %, alors que celui de la génération 1998 avait progressé de 38 %. Et, point important à souligner : ce sont les diplômés sortants de l’enseignement supérieur qui pâtissent le plus de ce tassement de la rémunération.

– Qu’est-ce à dire : que le diplôme est moins reconnu qu’avant ?

– Il paie moins, c’est une certitude. Les jeunes diplômés de l’enseignement supérieur ne sont pas protégés par un repère comme le Smic, qui garantit des augmentations régulières. S’ils peinent moins que les autres à trouver leur place dans l’entreprise, leur qualification et leur expérience sont de moins en moins rémunérées. Quelques chiffres pour en attester : du premier emploi au dernier emploi, le salaire d’un titulaire de Bts ou de Dut sorti de l’école en 2010 a progressé de 25 % en moyenne, alors que celui des jeunes sortis douze ans plus tôt avait augmenté de 44 %. Et la chute est encore plus forte si on la compare à celle enregistrée pour les diplômés d’un master 2 pour qui, entre ces deux cohortes, la variation est passée de 54 % à 23 %. Autrement dit a diminué de 31 points… alors que la baisse comparée du salaire constaté pour les titulaires d’un bac professionnel entre le premier et le dernier salaire de la génération 1998 et celle 2010 n’est que de 9 points.

– Comment cela s’explique-t-il ?

– Sans doute par une mauvaise conjoncture mais aussi par une plus grande offre de diplômés sur le marché du travail, qui joue en faveur des employeurs. On avait pu espérer que le marché du travail ferait écho à la hausse du niveau de qualification des jeunes diplômés ; force est de constater qu’il n’en est rien. Preuve s’il en est – toutes choses égales par ailleurs –, leur difficulté accrue à accéder à la catégorie cadre : elle est 1,8 fois moins probable pour les jeunes diplômés 2010 que pour ceux de 1998… Un seul élément contredit ce constat : la situation fait aux femmes puisque, en 2013 et pour la première fois, la part des femmes qui occupaient un emploi de cadre trois ans après la sortie du système universitaire est équivalente à celle de leurs congénères de sexe masculin.

– Donc le diplôme de l’enseignement supérieur vaut encore ?

– Il faudrait nuancer ce dernier élément relatif à la situation faite aux femmes mais, oui, bien sûr, le diplôme vaut encore. Ce qui le prouve, c’est le rôle clef du diplôme pour assurer une insertion dans le monde du travail. Plus il est élevé, plus il est utile. Et plus que jamais ! Jamais la situation d’un jeune sur le marché du travail n’a été aussi dégradée.

– Qu’est-ce qui vous le fait dire ?

– En plus de nous être intéressés à la situation de la génération 2010 sept années après sa sortie du système scolaire, nous nous sommes penchés sur sa trajectoire tout au long de cette période. Le constat est terrible. Seuls 21 % des non-diplômés peuvent afficher, en 2017, une stabilisation de leur parcours en Cdi, c’est-à-dire un cinquième de la cohorte contre les trois quarts de celle des diplômés du supérieur. A contrario, en 2005, 41 % des jeunes non diplômés de la génération 1998 pouvaient faire valoir cette évolution, soit deux fois plus. En 2017, 11 % des non-diplômés n’avaient pu sortir d’une situation de chômage persistant et étaient encore contraints à une inactivité durable contre 2 % des diplômés du supérieur et 8 % des non-diplômés de la génération 1998 sept années après leur sortie du système scolaire… Comment, dès lors, affirmer que le diplôme ne vaut plus ? Il n’assure plus une rémunération à la hauteur de la qualification de son titulaire mais il garantit, assurément, une meilleure insertion.

Quelles conclusions tirer de toutes ces données sur les politiques d’emploi nécessaires pour aider à l’insertion des jeunes ?

– Qu’il est urgent de prendre des mesures pour lutter contre cette paupérisation qui frappe toute une partie de la jeunesse qui ne parvient plus à s’en sortir, affrontant un risque croissant de mise à l’écart du marché du travail et de la société. Comment s’y prendre ? Ce n’est pas mon rôle d’y répondre mais, me semble-t-il, il faut repenser la relation entre le système scolaire et l’emploi, renouer avec des politiques d’emplois aidés : les emplois jeunes dont a bénéficié la génération 1998 expliquent sans doute ses bons résultats sur le marché du travail. Il faut favoriser les outils d’insertion.

Vous concluez votre note en assurant que, malgré les difficultés, « les jeunes n’en demeurent pas moins positifs »…

– C’est vrai. Malgré la situation qu’ils affrontent, 79 % des jeunes se déclarent optimistes quant à leur avenir professionnel. Et cette proportion est plus élevée que celle que pouvait afficher la génération 1998, pourtant portée par un contexte conjoncturel nettement plus favorable. Tout se passe comme si les jeunes intégraient les transformations de la norme d’emploi et ajustaient leurs attentes en conséquence. C’est surprenant, mais c’est ainsi. Soyons prudents néanmoins. Comme le montrent Catherine Débuté et Arnaud Duperait dans un autre document publié par le Cereq, l’optimisme n’est pas sans condition. Un faible niveau de formation, une précarité professionnelle ou de vie récurrente entame la confiance que les jeunes peuvent avoir en l’avenir.

Propos recueillis par Martine Hassoun

Pour aller plus loin

  • Dominique Épiphane, Zora Mazari, Manon Olaria, Emmanuel Sulzer, « Des débuts de carrière plus chaotiques pour une génération plus diplômée », Bref n°382, Céreq, 2019.
  • Thomas Couppié, Dominique Épiphane, « Et les femmes devinrent plus diplômés que les hommes… », Bref n°373, Céreq, 2019.
  • Catherine Béduwe et Arnaud Dupray, « D’une génération à l’autre : l’inquiétude des jeunes en question », Bref n°361, Céreq, 2018.

« Alors que, sept ans après la fin de leurs études, les jeunes de la génération 1998 pouvaient faire valoir 67 mois d’expérience professionnelle, ceux de la génération 2010 n’affichaient que 61 mois… »

« Du premier emploi au dernier emploi, le salaire d’un titulaire de Bts ou de Dut sorti de l’école en 2010 a progressé de 25 % en moyenne, alors que celui des jeunes sortis douze ans plus tôt avait augmenté de 44 %. »