Travail : chez Novartis, c’est comme on veut

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Les salariés du groupe pharmaceutique peuvent choisir où, quand et comment ils souhaitent travailler. Le rêve… vraiment ?

C’est un « voyage » vers la « responsabilité » que veut proposer à ses salariés le groupe pharmaceutique Novartis. Depuis le début de l’année, ils peuvent choisir où, quand et comment ils veulent travailler. Le manager n’a pas à accepter ni à refuser ; il est juste informé, point. Le « voyage » vers ce modèle porte un nom : « Choisir avec responsabilité ». Rien à voir avec la crise sanitaire, assure la direction, même si la pandémie a contraint les salariés à travailler à distance. Tout juste a-t-elle accéléré « le besoin organisationnel d’explorer un nouveau modèle de travail ».

Le projet, précisé dans une note publiée dès juillet 2020, est mondial : il concerne plus de 110 000 salariés des 97 pays où le groupe suisse est présent. En France, si Novartis emploie 2 500 personnes, ce sont surtout les salariés du siège (1 000), à Rueil-Malmaison, qui sont concernés, moins ceux travaillant sur les sites des Ulis (thérapie génique) dans l’Essonne, ou de Huningue (anticorps mono-clonaux) dans le Haut-Rhin.

78 emplois supprimés sur 650

En fait, pour ces salariés, ce n’est pas le travail à distance qui est dans les esprits, mais les suppressions d’emplois : 78 au total (sur 650), dénonce la Cgt du site qui les resitue dans un vaste plan mondial de réorganisation destiné à augmenter les marges du groupe. Ceux qui sont attachés à la production ou travaillent en équipe ne sont d’ailleurs pas éligibles. Coanimateur du réseau Sharers & Workers initié par l’Institut de recherches économiques et sociales (Ires), Franck Bonnot y voit donc un premier risque : celui d’une polarisation entre les populations éligibles et celles qui ne le sont pas, notamment à la production.

Mais aussi, à l’intérieur du projet, entre celles qui s’y investissent et celles qui ne le souhaitent pas. Au risque d’apparaître comme des salariés rétifs à l’innovation, alors que l’entreprise cherche à promouvoir le modèle d’une entreprise « agile » et « flexible » : pour « réinventer » la médecine, il faut « réinventer la manière dont on travaille », aime dire Frédéric Collet, président de Novartis France.

Organisation de l’invisibilité du travail

Pour cela, l’entreprise s’appuie sur ce qui est présenté comme un « désir fort » des salariés de « davantage de flexibilité », en l’occurrence une aspiration réelle au télétravail, mais pas au tout-télétravail, massivement rejeté dans toutes les consultations. Curieux retournement de situation : accentuer et développer la flexibilité de la force de travail relève avant tout d’une stratégie patronale, pour laquelle la crise sanitaire représente un véritable effet d’aubaine, en agissant sur au moins deux leviers essentiels que sont le lieu de travail et le temps de travail. Novartis n’est qu’un exemple, comme le montre une analyse du pôle Cadres de l’Ugict-Cgt, pour qui, à l’ère numérique, ce n’est pas le travail qui disparaît, « c’est son invisibilité qui est organisée ».

S’appuyant sur le cas d’entreprises ayant expérimenté, avec la pandémie, le télétravail à grande échelle, Franck Bonnot alerte sur la situation de salariés « qui disparaissent ainsi du scope », en lien avec la montée des risques psychosociaux. Le projet « Choisir avec responsabilité », qui s’inscrit dans le mouvement de plateformisation des entreprises, induit ce risque. Déjà en grande difficulté, le management, mis en situation de « subir » la décision de salariés de plus en plus autonomes et d’équipes atomisées, « pourrait perdre beaucoup de ses prérogatives », souligne-t-il, notamment dans son rôle de régulateur. Mais il en gagne une, dont il se serait certainement bien passé : le transfert de la responsabilité de l’entreprise en matière de santé.

Christine Labbe