Santé : les faux-semblants de la revalorisation

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Les personnels de santé ont manifesté le 14 juillet 2020 à Toulouse contre l’écran de fumée que constitue le Ségur de la santé. Photo : Nathalie Saint-Affre/Photopqr/La Dépêche du Midi
Le « Ségur » acte une augmentation salariale sans vraiment revaloriser les métiers. Les jeunes se montrent d’ailleurs peu attirés par le secteur : les recrutements indispensables s’avèrent compromis.

Un accord « historique » ? Sourd aux mobilisations des personnels de santé, le gouvernement a fini par entendre, Covid oblige, qu’un système sanitaire à la hauteur des besoins ne pouvait se passer de professionnels qualifiés, engagés et mieux payés. Ainsi, faute de refonder le système – l’ambition affichée –, le Ségur de la santé engage 8 milliards d’euros et acte une augmentation salariale de 183 euros pour l’ensemble des 1,5 million de salariés du secteur de la santé – public comme privé. La moitié de la somme sera due à compter de septembre 2020, mais versée à partir de janvier 2021, une fois officialisée par le vote de la Plfss (1). L’autre moitié à partir de mars, le tout complété d’ici à 2022 par une quarantaine d’euros pour les infirmières, aides-soignantes, manipulateurs radio et kinés, dont les grilles doivent évoluer.

« Ce n’est pas rien, pour certaines personnes cela représente 10 % de salaire en plus, explique Laurent Laporte, responsable de l’Ufmict à la fédération Cgt de la santé. Mais après des années sans revalorisation et compte tenu du retard de niveau de vie cumulé par rapport aux soignants dans les pays de l’Ocde, c’est peu. » La Cgt, comme Sud, n’a pas signé l’accord (2) : « Pour 80 % de nos syndicats, consultés sur le texte, cette reconnaissance reste insuffisante, d’autant qu’elle est conditionnée à une réorganisation du temps de travail sur un volume annuel, qui va imposer une disponibilité totale, y compris du jour au lendemain, et se traduira par de nouvelles tensions et dégradations des conditions de travail. Les mêmes logiques sont toujours à l’œuvre. » Les soignants s’estiment par ailleurs bénéficiaires d’une reconnaissance toute relative, que ce soit au sujet des primes Covid et de leur montant variable, ou encore de la qualification en « maladie professionnelle » pour ceux qui ont contracté le Covid. Elle a fait, le 15 septembre, l’objet d’un décret tardif et scandaleux.

Le manque d’attractivité du secteur compromet l’embauche

Les mesures annoncées par le Ségur ne semblent en tout cas pas à même de rendre les métiers du soin et le secteur de la santé attractifs. Quelque 15 000 embauches sont prévues, bien en dessous des besoins estimés – 100 000 à l’hôpital et 20 000 pour les Ehpad, mais les candidats ne se bousculent pas. Et la relève parmi les jeunes n’est pas assurée. Certes, Parcoursup a enregistré un regain de demandes cette année pour les formations médicales et paramédicales, mais pas forcément en premier choix.

« Dans notre établissement, nous avons eu le plus grand mal à recruter 52 étudiants alors que nous pouvons en accueillir 70, raconte Marie-Ange Millochau, cadre formatrice à l’Institut de formation en soins infirmiers (Ifsi) de Rambouillet (Yvelines). Nous avions pourtant 2 684 candidatures à examiner ! Depuis plusieurs années, nous sommes obligés de revoir à la baisse le niveau exigé pour certains recrutements. Plus préoccupant encore, nous n’avons plus les moyens de mener correctement nos projets pédagogiques. Nous sommes très mal à l’aise avec cette situation, car nous sommes de plus en plus obligés de proposer à nos étudiants des premiers stages “bouche-trou”, le plus souvent dans un Ehpad, où ils seront confrontés aux tâches les plus éprouvantes – surtout dans la période – et pas toujours avec des contenus professionnels effectifs et valorisants. Nous avons de plus en plus d’étudiants qui ne vont pas au bout de leurs trois années de formation. »

Le mot-dièse #balancetonstage déferle sur les réseaux sociaux

Le phénomène est national : depuis début septembre, le mot-dièse #balancetonstage déferle sur les réseaux sociaux, alimenté par les étudiant·es de la filière qui dénoncent des conditions de formation dégradantes à tous points de vue, forcément dissuasives et démotivantes (3).

Des métiers non valorisés en termes de contenu et de rémunérations, des conditions de travail qui risquent de se dégrader faute de recrutement et de changement de logique managériale, des filières de formation non attractives et qui ne permettront pas la relève : vous avez dit revalorisation ? Les soignants appellent à une nouvelle journée nationale de mobilisation le 15 octobre, pour réaffirmer que le compte n’y est pas.

Valérie Géraud

  1. Le Projet de loi de financement de la sécurité sociale 2021, qui sera voté cet automne, prévoit pourtant de rester dans la continuité d’une « maîtrise » – et donc d’une réduction – des dépenses de santé.
  2. Les deux syndicats, exclus du suivi de l’accord – et même d’éventuelles renégociations –, examinent des recours juridiques à ce déni de démocratie sociale.
  3. Nous y reviendrons prochainement.