Quand blouses blanches et robes noires s’unissent contre le démantèlement des services publics

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Pour ces personnels, la colère qui s’exprime puise ses racines dans l’effondrement des services publics. ©IP3 PRESS/MAXPPP
Professionnels de santé et de la justice veulent défendre ensemble l’accès aux services publics et contrer l’influence de la Cour des comptes et de ses évaluations exclusivement comptables.

Ils ont revêtu leurs tenues professionnelles pour faire du raffut au pied des fenêtres de la Cour des comptes, en ce matin de juin à Paris. Robes noires pour les magistrats et les avocats, blouses blanches pour les soignants des hôpitaux. Et pour tous, sifflets, casseroles et flûtes pour animer le tintamarre.

« Nous voulons réveiller la Cour des comptes, leur dire qu’il faut sortir de la doxa et que c’est parce que nos services publics s’effondrent que la colère est énorme dans le pays », pose Olivier Milleron, cardiologue et membre du Collectif inter-hôpitaux (CIH), l’une des quatre organisations ayant appelé à se rassembler, avec le Collectif inter-urgences (CIU) -aux côtés de la Cgt Santé sur certaines mobilisations- le Syndicat des avocats de France et le Syndicat de la magistrature.

La Cour des comptes, au cœur de l’évaluation des politiques publiques

Selon la Constitution française (article 47-2), la Cour des comptes assiste le Parlement et le gouvernement dans l’évaluation des politiques publiques et « par ses rapports publics, elle contribue à l’information des citoyens ». Pour Kim Reuflet, présidente du Syndicat de la magistrature, « elle est souvent considérée comme une institution de la République complètement neutre, or, avec son approche comptable, elle rend possible le démantèlement des services publics en disant, depuis des décennies, que les services publics coûtent trop cher. »

Et Olivier Milleron d’ajouter : « Quand la Cour s’intéresse toujours aux dépenses et jamais aux recettes, c’est un parti-pris politique. Ce n’est pas son rôle, c’est au Parlement de choisir les dépenses de l’État. »

D’après leur communiqué commun, les quatre organisations du rassemblement des blouses blanches et des robes noires déplorent que « les recommandations qu’elle formule sont trop souvent à l’origine, ou a minima mises au service de politiques de restrictions budgétaires, au point que cette institution est devenue une pièce maîtresse de la vision gestionnaire de nos services publics ».

Vers une prise de conscience des usagers ?

Pour elles, le raffut devant la Cour des comptes doit participer d’une prise de conscience par les agents, mais surtout par les usagers. Du côté du Syndicat de la magistrature, on observe que les actions catégorielles ne permettent pas de mobiliser l’opinion. « On n’est pas dans des revendications corporatistes, précise Olivier Milleron, du Collectif inter-hôpitaux. On constate que le contrat n’est plus rempli entre les impôts et les cotisations sociales que versent les usagers et le service public qui est rendu. »

Chaque profession énumère les dysfonctionnements dans son domaine : fermeture des services d’urgence, réduction des lits dans les hôpitaux, difficultés d’accès engendrées par la numérisation, allongement des délais de justice, désaffection des personnels qui abandonnent leurs métiers…

Sur le terrain, la situation se tend. Les bâtonniers d’Île-de-France dénoncent « la dégradation sans précédent des conditions de la justice familiale dans la plupart des juridictions » régionales et rappellent qu’en 2018, les avocats de Seine-Saint-Denis ont obtenu 25 condamnations de l’État pour déni de justice en raison des délais anormalement longs de traitement des demandes. Pendant l’été, à l’hôpital de Laval, deux syndicats ont signalé au procureur les défaillances de l’État.

Une perte de sens au travail

Si les difficultés de l’hôpital public sont largement médiatisées depuis longtemps, ces derniers mois ont vu s’opérer des rapprochements entre les différents services publics. La parution d’une tribune dans Le Monde, en novembre 2021, signée de 3 000 magistrats qui « ne [veulent] plus d’une justice qui n’écoute pas et qui chronomètre tout » a été largement remarquée.

« Ils font le même constat que nous, estime Olivier Milleron. À force de gestion comptable, le service rendu au citoyen est de mauvaise qualité, les professionnels ont l’impression de mal travailler et au bout du compte, c’est une perte de sens et de la souffrance au travail. »

Claire Dujardin, présidente du Syndicat des avocats français (Saf), abonde en ce sens : « Les milieux hospitaliers sont mobilisés depuis des années sur les mêmes problématiques, les mêmes difficultés, les mêmes raisons aux dysfonctionnements. Travailler en interprofession nous permet de parler d’une seule voix. »

Pendant la campagne présidentielle, le Collectif inter-hôpitaux, le Saf et le Syndicat de la magistrature ont publié une tribune intitulée « Blouses blanches et robes noires unies contre l’extrême droite ». Ces rapprochements sont également à mettre sur le compte du Printemps des services publics et de Nos services publics, un autre collectif d’agents qui anime la réflexion sur la question. D’autres convergences pourraient apparaître avec le monde enseignant, les conducteurs de trains, les officiers de police judiciaire…

Evaluer le bénéfice des services publics

« Il ne faut pas dépolitiser le débat sur les services publics, alerte Olivier Milleron. Le système de santé français, basé sur la solidarité est une exception. Il peut s’écrouler et on irait vers un système à l’américaine qui n’est pas égalitaire et coûte plus cher. »

En effet, selon un calcul de 2019 de l’OCDE, les États-Unis consacrent 16,8 % de leur PIB aux dépenses de santé contre 11,1 % en France, une donnée comparable à la Suisse (11,3 %), au Japon (11 %) ou à l’Allemagne (11,7 %) et légèrement supérieure à la moyenne des pays de l’Union européenne (9,9 % en 2018).

« La Cour des comptes ne s’intéresse qu’aux dépenses et veut rentabiliser les services publics, mais on ne peut utiliser ces termes quand il s’agit d’humains, déclare Claire Dujardin (Saf). C’est une volonté de détruire le service public pour mieux le sous-traiter après. Et qu’est-ce que ça veut dire dans une démocratie, si on n’a plus accès à un juge ? »

Elle espère une inflexion de l’État suite à la parution, en juillet, du rapport de Jean-Marc Sauvé, dans le cadre des États généraux de la justice. Après le constat du « sentiment de désespoir, voire de honte, qui domine face au manque de moyens humains et matériels, d’appuis techniques efficaces et cohérents, face aussi aux réformes incessantes et à l’impossibilité de bien remplir sa mission », ce rapport plaide pour une « augmentation importante des moyens (budgétaires, humains, informatiques) » de la justice.

Un bien commun

Du côté des magistrats, Kim Reuflet craint que les réformes de la justice soient simplement décalées de dix ans par rapport à celles intervenues dans la santé. « Les services publics sont un bien commun, assène-t-elle. Il faut rappeler tout ce à quoi ils ont utiles dans notre société, pourquoi il faut les garder et les sauver. Et si on va vers leur démantèlement, nous voulons que cela soit débattu démocratiquement. Mais nous, nous voulons inverser ce mouvement de démantèlement. »

Stéphanie Stoll