Éducation nationale : c’est quand la reconnaissance ?

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Les personnels ont souffert de la gestion catastrophique de la pandémie… tout en assurant la continuité pédagogique.©IP3 PRESS/MAXPPP
Isabelle Vuillet et Michaël Marcilloux, cosecrétaires généraux du syndicat Cgt Éduc’action, dressent le bilan de cinq années de maltraitance institutionnelle et appellent à un plan d’urgence pour l’éducation. Entretien.

Options  : L’Éducation nationale reste un «  chantier majeur  » pour Emmanuel Macron, qui a entre autres évoqué un «  nouveau pacte  » avec les personnels, impliquant «  plus d’efforts  » de leur part …

Isabelle Vuillet, Michaël Marcilloux  : Les années Blanquer ont été marquées par des réformes incessantes imposées au mépris de tout dialogue social et de toute prise en compte des réalités de terrain. Après deux années de pandémie durant lesquelles les personnels ont souffert de la gestion catastrophique du ministère, mais assuré la continuité pédagogique, c’est assez insultant d’entendre qu’une reconnaissance de notre travail appellerait des contreparties.

Côté pouvoir d’achat, même une revalorisation de 10  % ne suffirait pas à un rattrapage  ! En début de carrière, en 1980, un enseignant avec le Capes gagnait 2,3 fois le smic  ; en 1997, 1,55 smic  ; en 2020, 1,14 smic, malgré la requalification en 2010 des formations au niveau Master.

Ce «  nouveau pacte  » imposerait aux recrues d’exercer de nouvelles missions (encadrement des devoirs, remplacements en interne en plus de leur travail). Pour les enseignants déjà en poste, aucune revalorisation sauf s’ils acceptent de nouvelles obligations de service. Il est également question de mieux payer ceux qui le «  méritent  », selon des critères dont nous ignorons tout.

Autrement dit, nous travaillons mal et pas assez, alors que les études ministérielles attestent qu’en prenant en compte la préparation des cours, les corrections de copie ou la présence dans l’établissement pour un certain nombre de réunions et d’activités, le temps de travail moyen des enseignants dépasse les quarante heures hebdomadaires.

Le président n’envisage donc rien pour remédier à la dégradation de nos conditions de travail et au déclassement de nos métiers, pourtant perceptibles à leur manque d’attractivité croissant  : le ministère a d’ailleurs refusé de communiquer le nombre d’inscrits aux concours de recrutement de cette année… Le nombre de candidats admissibles vient d’être rendu public, et il montre en effet que dans plusieurs matières, il est inférieur au nombre de postes offerts  ! Les personnels, tous métiers confondus, sont éreintés, désabusés mais aussi très en colère, comme en a témoigné l’importante mobilisation du mois de janvier.

Vous semble-t-il possible de revenir sur certaines réformes du ministère Blanquer  ?

Il nous paraît urgent de retrouver le sens de nos missions. Même les quelques mesures susceptibles de rendre notre travail moins difficile n’ont pas endigué le malaise et la désaffection pour nos métiers : par exemple, les dédoublements des classes de Cp et de Ce1 dans les écoles classées en éducation prioritaire se sont faits au détriment des classes des autres niveaux. Cela n’a pas empêché le ministère d’en profiter pour affaiblir l’éducation prioritaire ou les dispositifs Rased (de soutien aux élèves en difficulté).

Le président vante aussi les expérimentations territoriales favorisant l’autonomie de gestion et de recrutement des établissements, qui se traduira par l’accroissement des inégalités de moyens et la mise en concurrence des établissements, et par l’affaiblissement d’accès à un service public d’éducation de qualité pour tous.

La réforme de l’enseignement professionnel se solde également par une perte de moyens et de contenus qui met fin aux passerelles vers la filière générale et compromet l’accès aux études supérieures pour les bacs pro ou technologiques. L’objectif est de formater ces jeunes aux besoins immédiats des entreprises, en les poussant vers l’emploi dans les secteurs en tension tels que l’hôtellerie-restauration, le Btp, les services à la personne, ou certains métiers de l’industrie.

L’apprentissage, jusqu’à présent plutôt proposé à partir de bac + 2, est ainsi appelé à se généraliser pour remplacer l’alternance sous statut scolaire, qui elle, n’a pas pour objectif de rendre le jeune productif à peu de frais, mais bien de lui permettre une mise en pratique de ses connaissances, d’améliorer ses savoir-faire, et d’obtenir un diplôme reconnu au niveau national. Libre à lui d’accepter ensuite une proposition d’embauche.

Rien ne garantit que l’argent public sera désormais utilisé pour assurer un avenir professionnel de qualité à ces jeunes. Sans oublier que ce glissement contribue au fait que les jeunes ne seront plus rémunérés pour leurs qualifications mais en fonction de leur poste, ce qui impactera leur déroulement de carrière mais aussi l’ensemble du monde du travail.

La réforme du lycée va-t-elle, pour sa part, faire l’objet de modifications  ?

Il est seulement question de revenir sur la disparition des mathématiques du tronc commun, qui fragilise celles et ceux n’ayant pas choisi cette spécialité, en particulier les filles, alors que les mathématiques s’imposent plus que jamais comme facteur de sélection dans de nombreuses filières.

Pour le reste, la réforme et Parcoursup ont instauré des pratiques toxiques pour les enseignements comme pour les apprentissages, nullement remises en cause. À commencer par l’obsession de l’évaluation à usage non pas formatif mais sélectif. Elle s’avère chronophage pour les enseignants et anxiogène pour les élèves, qui doivent faire des choix déterminants pour leur orientation dès l’âge de 15 ans, et qui, soumis au contrôle continu, savent que chaque mauvaise note peut devenir un handicap sur Parcoursup.

La plateforme confirme quant à elle son efficacité à œuvrer à un tri social implacable. Par exemple, les bacs pro et technologiques (un tiers des lycéens), souvent issus de familles défavorisées, arrivent moins à trouver une place dans les filières qui leur étaient réservées, telles que les Bts, Parcoursup leur préférant des bacheliers scientifiques de la filière générale. Toutes les filières sont devenues sélectives puisque l’université publique ne propose plus assez de places pour accueillir tous les bacheliers.

Dans ce contexte, comment redonner de l’attractivité aux métiers de l’Éducation nationale  ?

Le ministère entend combler le manque de candidats aux concours par le recrutement – déjà très important dans certaines académies – de contractuels, formés à la va-vite voire pas du tout, encore moins bien payés et corvéables à merci.

C’est vrai aussi pour d’autres métiers, comme celui d’accompagnant d’élèves en situation de handicap (Aesh), occupé à 93  % par des femmes  particulièrement précaires (800 euros de salaire en moyenne, sur des temps de travail partiels et morcelés). Les Aesh se sont mobilisées dans la période pour réclamer une formation reconnue, un statut professionnel et un salaire décent. Elles ne sont que 125 000 pour accompagner ponctuellement les quelque 400 000 élèves concernés accueillis dans les établissements.

Quant aux métiers enseignants, une réelle revalorisation des salaires s’impose, qui doit s’accompagner de recrutements massifs pour améliorer les conditions de travail et remédier au fait que l’école française est championne d’Europe en matière d’incapacité à lutter contre les inégalités sociales – la situation s’est encore dégradée depuis cinq ans. Nous avons également un grand nombre de propositions pour mieux travailler, mieux former les enseignants, mieux aider les élèves. Reste à être entendus.

Les personnels devront donc se montrer unis, et il semble que les syndicats s’inscrivent également dans cette dynamique…

La mobilisation de janvier, massive, a montré que les personnels sont prêts à se mobiliser face à l’urgence. Pour défendre leurs missions, pour restaurer les collectifs de travail et les métiers, pour garantir à tous les jeunes jusqu’à 18 ans un accès à un service public d’éducation de qualité, qui offre à tous un capital culturel et une autonomie dans leur vie d’adulte.

Avec la Fsu et Sud-Éducation, la Cgt Éduc’action envisage d’aller plus loin dans les rapprochements, au nom d’une conception commune et de revendications convergentes sur nos besoins comme sur ceux des élèves, et d’actions à mener à l’interprofessionnel. Au nom de l’efficacité aussi, puisque la loi de transformation de la fonction publique a affaibli la représentation des organisations syndicales dans les instances de décisions, et a rendu plus complexe l’accès à certaines informations sur les progressions de carrières, les mutations, les situations conflictuelles. Des sections communes d’établissement  Fsu-Cgt-Sud pourraient ainsi être expérimentées.

Propos recueillis par Valérie Géraud