Engagement : féministe, c’est classe !

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Manifestation contre les violences sexistes à Paris, le 24 novembre 2018. Photo : Chloé Sharrock/Le Pictorium/Maxppp
Avec Féministe, la Cgt ? les trois auteures explorent les racines cégétistes de l’engagement des femmes pour leur émancipation. Un retour vers le futur pour une organisation qui revendique hautement de combiner féminisme et conflits de classe. Articulation indispensable mais qui ne va pas de soi. Entretien avec Maryse Dumas et Sophie Binet.

Options : Le livre affirme et réaffirme la nature féministe de l’activité de la Cgt, dont il montre qu’elle s’enracine loin dans son histoire et ses pratiques, sous des formes contingentes selon le moment, le métier, l’époque. Pourquoi alors avoir choisi un titre interrogatif ?
Maryse Dumas : Il existe plusieurs féminismes. Le nôtre vise l’émancipation dans le travail et par le travail. Cela exige de permettre aux travailleuses de prendre la parole, de s’affirmer, de s’organiser, dans l’entreprise et face aux employeurs. C’est un processus collectif de mise en confiance de soi, qui bouscule les rapports sociaux, de sexe, familiaux et percute le partage traditionnel des rôles. Historiquement, c’est en permettant aux ouvrières d’abord, puis aux autres catégories de femmes salariées, par le biais du militantisme syndical, de s’engager dans un double processus de changement, d’elles-mêmes et de la société tout entière que la Cgt a le plus contribué à l’émancipation des femmes.

Pourquoi, alors, un titre interrogatif à notre livre ? C’est qu’au cours de cette histoire, « féminisme » a souvent été opposé à la lutte des classes au nom d’une lutte des sexes. Nombre de militantes historiques de la Cgt, féministes en actes, récuseront d’ailleurs fermement l’appellation, pour cette raison. Dans les années de l’après-68, marquées par l’émergence du mouvement des femmes, du Mlf, l’extrême gauche, très critique de la Cgt, ne facilitait pas la compréhension des évolutions en cours, d’autant que certaines voix portaient alors l’idée que les femmes constituaient une classe, et que cette lutte de la classe des femmes se substituerait à celle des classes tout court.

Ce « féministe » ne va donc pas de soi dans une Cgt qui s’est longtemps vécue comme un « universalisme ouvrier masculin »…
Maryse Dumas : La république a longtemps reposé sur un suffrage dit universel, alors qu’il n’était que masculin. Dans la même période, la Cgt défendait et organisait les ouvrières, pour la place qu’elles occupaient dans la production, sans trop se préoccuper des rapports sociaux de sexe, à l’exception de militantes féministes qui ont toujours mené ce combat. Paradoxe : cela a contribué à stimuler l’intérêt de la Cgt, majoritairement masculine, pour leurs luttes et leur syndicalisation. Le fédéralisme, en assurant une large part d’autonomie aux syndicats dans la Cgt, a permis l’émergence de syndicats d’ouvrières, outil puissant d’organisation des femmes au sein de la Cgt, dès les débuts de son existence.

À partir de 1950, la Cgt a fait de la conquête du droit au travail des femmes un axe majeur qui structure désormais toute son approche revendicative. C’est ce qui fonde très tôt son opposition au temps partiel, sa demande d’un service public de la petite enfance et, dans les années 1960, son exigence de réductions spécifiques du temps de travail sans perte de salaire pour les parents salariés. La Cgt incarne dès lors un féminisme syndical, qui combine, pour les changer, rapports sociaux et rapports de sexe. Elle défend le travail et toutes les catégories qui l’incarnent, de façon égale pour les femmes et pour les hommes, mais sans jamais oublier que les femmes ont toujours plus à faire, plus à se battre que les hommes.

Dans les années 1980, le secteur féminin de la Cgt devient un objet d’affrontements et débouche sur une crise interne : démission de membres du bureau confédéral, conflit au journal Antoinette. De quoi cet épisode est-il le symptôme ?
Maryse Dumas : Les années 1980 sont des années terribles pour la Cgt : désindustrialisation, pertes massives d’adhérents, bouleversements sociologiques au sein du salariat… Corrélativement, la stratégie de la Cgt, liée – voire parfois subordonnée –, à l’union des partis de gauche, aboutit, sinon à internaliser leurs crises, du moins à subir leurs ondes de choc. Enfin, la situation internationale pèse lourdement avec l’Afghanistan, la Pologne… Christiane Gilles qui anime, à l’époque le secteur féminin, prend sa part dans ce débat de portée générale et finit par démissionner. La lettre qu’elle écrit alors ne fait aucune référence à l’activité « femmes » de la Cgt. Pour autant, celle-ci va se retrouver fragilisée, non seulement par le départ brutal de sa première responsable, mais aussi par une forme de soupçon généralisé à l’égard des militantes, comme si, « par nature », les femmes étaient « moins révolutionnaires » que les hommes, comme si la Cgt était menacée dans son caractère de classe par la prise en compte des aspirations des femmes salariées.

Antoinette, le magazine féminin de la Cgt, le secteur féminin et son activité sont alors entraînés dans une spirale de crises dont l’enjeu principal est loin d’être la nature de l’activité féminine de la Cgt. Pourtant, au vu des évolutions du salariat féminin et des questions posées par les femmes, il était indispensable que la Cgt bouge aussi. C’est dans cette période qu’on commence à parler de féminisme syndical et d’ambition de mixité pour construire l’égalité.

« Il faut réfuter ce soupçon de réformisme qui a pesé et pèse toujours sur le féminisme. L’opposition entre rapports de sexe et rapports de classe est stérile : elle neutralise toute capacité à agir et à peser ensemble pour gagner les transformations de la société. C’est l’articulation permanente des rapports sociaux de sexe et de classe qui fonde le féminisme syndical de la Cgt. »

Sophie Binet

Aujourd’hui, la société et le travail continuent d’évoluer à grande vitesse, ce qui implique doublement le rôle des femmes. Qu’est-ce que ça implique pour la Cgt elle-même ?

Sophie Binet : On dit souvent que la façon dont une organisation pose la question des femmes constitue un thermomètre de son état de santé. Pour la Cgt, cela renvoie à trois choses. D’abord, pour bien prendre en compte la question des femmes, il faut avoir une culture du débat et une démocratie fortes. Cela implique que ce n’est pas la règle de la majorité qui prévaut, que la diversité des syndiqués est prise en compte. C’est là justement l’Adn de la Cgt, d’avoir des rassemblements et des majorités très larges. Car dès qu’on en sort, les femmes sont très vite oubliées, parce qu’elles sont souvent minoritaires.

Ensuite, cela exige d’accepter de se remettre en questions : de ne pas se cantonner aux implantations historiques et de se rendre sur les secteurs d’où l’on est absent. Enfin, il faut réfuter ce soupçon de réformisme qui a pesé et pèse toujours sur le féminisme. L’opposition entre rapports de sexe et rapports de classe est stérile : elle neutralise toute capacité à agir et à peser ensemble pour gagner les transformations de la société. C’est l’articulation permanente des rapports sociaux de sexe et de classe qui fonde le féminisme syndical de la Cgt.

Cette suspicion n’est-elle pas largement alimentée par le fait qu’aujourd’hui tout le monde se proclame féministe ?

Sophie Binet : Le feminism washing est effectivement une réalité, face à laquelle il y a un besoin de clarification. Il existe bien une ligne de clivage qui est précisément la prise en compte des rapports de classe. Le féminisme n’est pas d’ordre uniquement sociétal. C’est une bataille qui se mène d’abord et aussi sur les lieux de travail, dans les confrontations avec le patronat et qui ne saurait se satisfaire d’une promotion des « premières de cordée ». Elle doit se mener à tous les niveaux et pour toutes. Le grand progrès de ces trente dernières années, c’est l’accès des femmes à l’enseignement supérieur, qui explique aujourd’hui la féminisation très rapide de l’encadrement.

Pour des milliers de jeunes femmes, cette revendication d’égalité constitue une porte d’entrée privilégiée sur leurs choix d’engagement (ici le 8 mars 2019 à Paris). Photo : Thomas Padilla/Maxppp

Les discriminations que subissent les femmes se traduisent différemment en fonction de leur place dans le processus de travail. Une approche spécifique est donc indispensable. Par exemple, pour les femmes cadres, la première préoccupation c’est le sexisme et les inégalités salariales, alors que pour les ouvrières et employées, c’est la pénibilité et la précarité qui est très forte dans les secteurs à prédominance féminine. Aujourd’hui plus qu’hier, les inégalités sont insupportables, inacceptables : il est patent, démontré, que les femmes peuvent tout faire à l’égal des hommes, partout.

Pour des milliers de jeunes femmes, cette revendication d’égalité constitue une porte d’entrée privilégiée sur leurs choix d’engagement. La preuve : la dynamique de luttes, de l’Espagne à la Suisse en passant par les États-Unis, l’Amérique latine ou encore la mobilisation #noustoutes en France. Cela nous confère la responsabilité d’un savoir-faire revendicatif, partant de cette exigence d’égalité pour l’élargir, jusqu’à lui fixer l’objectif de transformer les rapports de pouvoir au sein de la société et transformer la société elle-même.

Qu’est-ce qui caractérise alors ce savoir-faire revendicatif particulier ?

Sophie Binet : la campagne « Vie de mère », que nous avons menée en direction de l’encadrement en fournit un assez bon exemple. L’enjeu n’était pas d’obtenir que les femmes soient des cadres « comme les autres » : la norme de travail a été conçue pour des hommes, sur un universel masculin. Il s’agissait de faire progresser l’idée d’une transformation de la conception même de l’encadrement et de son exercice, pour permettre une féminisation de l’encadrement et un progrès pour toutes et tous.

C’est le débat que l’on a avec les « réseaux femmes » dans les entreprises. Ils sont tournés vers des solutions strictement individuelles : coaching, valorisation des Cv, etc. Mais ce qui bloque les femmes ayant des enfants dans l’encadrement, c’est que l’employeur considère que les cadres doivent être disponibles vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Est-il alors souhaitable de se battre pour permettre aux femmes comme aux hommes de travailler cinquante-cinq heures par semaine et de ne jamais profiter de leur temps, de leurs enfants ? Pourquoi ne pas permettre aux femmes et aux hommes d’être pleinement cadres en jouissant d’une vraie vie personnelle et de famille ? C’est possible à condition de réduire le temps de travail de l’encadrement et d’en réviser la conception, fondamentalement adossée au présentéisme.

De même sur la rémunération : faut-il coacher les femmes pour qu’elles demandent autant d’augmentations salariales que les hommes, ou mettre fin à l’individualisation de la rémunération, aux primes… qui sont très discriminantes pour les femmes ? Au-delà, le dossier implique la distribution des tâches domestiques et vaut pour l’ensemble des salariés, femmes et hommes. D’où ce que nous développons à la fin du livre : le progrès social passe par le féminisme. L’enjeu du droit des femmes et de leur mobilisation les dépasse : évidemment, il s’agit de gagner l’égalité mais au-delà et plus largement, la transformation de la société tout entière.

Propos recueillis par Louis Sallay