Le cas « Naka »

Encore un indice de notre époque digitale : le n°3 mondial, Hikaru Nakamura, est un streameur très suivi, si suivi qu’il vit principalement des revenus engendrés par son activité… Et il n’a jamais aussi bien joué !

Par Éric Birmingham

Édition 043 de mi-janvier 2024 [Sommaire]

Temps de lecture : 4 minutes

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Pièces d’échecs noires © Deva Darshan/Pexels

Sur la dernière liste du classement international, le Norvégien Magnus Carlsen siège (encore et toujours  !) à la première place avec 2 830 points Elo. La deuxième place est occupée par l’Américain Fabiano Caruana avec 2 794 points. Il est en revanche assez surprenant de trouver un autre Américain, Hikaru Nakamura, à la troisième place. Pourquoi  ? Parce qu’il n’est plus réellement un joueur professionnel. 

Les premiers pas

Hikaru Nakamura est né le 9 décembre 1987 à Hirata au Japon. Son père est japonais et sa mère nord-américaine. Il est âgé de 2 ans lorsque ses parents s’installent définitivement aux États-Unis. Il a 7 ans lorsqu’il découvre le jeu d’échecs. Sa progression est fulgurante. Enfant de l’ère informatique, il maîtrise parfaitement l’univers des programmes, banques de données, jeux en ligne… Il joue sur Internet, développe et affine son jeu avec l’aide de l’ordinateur. Il reconnaîtra plus tard avoir très peu étudié les grands champions de l’Histoire dans les bouquins, contrairement à Magnus Carlsen. En 2005, âgé de 18 ans, il remporte son premier titre de champion des États-Unis. 

Au sein de l’élite

Devant le champion du monde en titre, Viswanathan Anand, et le (déjà  !) n°1 mondial Magnus Carlsen, Hikaru Nakamura gagne le tournoi de Wijk aan Zee en 2011. Ce magnifique et prestigieux tournoi, qui se déroule aux Pays-Bas en début d’année, est l’équivalent échiquéen des rencontres de tennis de Roland-Garros. Graver son nom sur la coupe, c’est entrer dans l’Histoire. Mais ce n’est qu’un début. «  Naka  » est lancé, il est inarrêtable. 

Au total, il va décrocher cinq fois le titre de champion des États-Unis. Avec l’équipe américaine, il décroche l’or aux Olympiades d’échecs en 2016. Il remporte encore de nombreux tournois internationaux, en cadence lente comme en cadence rapide. 

Le tournant de la pandémie

À partir des premiers mois de l’année 2020, une grande partie du monde, dont l’Europe et les États-Unis, a été touchée par la pandémie lié au Covid-19. Comme tous les secteurs sportifs, le monde des échecs s’est retrouvé à l’arrêt, mais pas totalement. Pour l’élite mondiale, des compétitions ont très vite vu le jour sur Internet. 

Dans le même temps, Hikaru Nakamura s’est lancé dans une nouvelle activité  : le streaming. Il offre à des abonnés de son site Internet la possibilité de le suivre en vidéo en temps réel. Il joue principalement aux échecs en cadence très rapide, contre des gens qui se connectent, tout en expliquant ce qui se passe dans sa tête. Et il s’avère qu’il a un talent fou pour ce job, comme s’il était né pour ça  ! Il est d’une vivacité extraordinaire, aussi bien pour trouver des coups que pour exprimer ses pensées. Il a énormément d’humour et ses éclats de rire sont communicatifs. 

Toujours là et bien là  !

Sur sa plateforme, outre disputer des parties, il commente de temps à autre des évènements qui surviennent dans le monde des échecs. Sa «  petite affaire  » marche aujourd’hui très bien  : il a un agent, des sponsors, des contrats publicitaires… Ses revenus dans les compétitions  ? C’est désormais de l’argent de poche. «  À présent, de par mon activité de streamer et ses à-côtés, que je gagne ou que je perde n’a plus vraiment d’importance, disait Hikaru Nakamura dans une interview de 2022. J’ai l’impression que je vais pouvoir jouer beaucoup mieux.  » 

Et voilà le plus étrange dans cette histoire : Jamais « Naka » n’a été aussi fort qu’en ce moment. Il a 37 ans ; il est n°3 mondial ; il est qualifié pour le prochain tournoi des candidats au titre mondial. C’est invraisemblable car, entrepreneur à succès, il n’a plus le temps de travailler avec un ou plusieurs entraîneurs, de faire du sport tous les jours, de s’abrutir jusqu’à l’écœurement à étudier seul devant son écran la théorie des ouvertures… Alors, comment fait-il ? Il aime ce qu’il fait et il a une incroyable confiance en lui : « Beaucoup de gens me suivent régulièrement, beaucoup ne comprennent que très peu le jeu d’échecs. Si ce n’était pour moi, ils ne regarderaient pas »


Contre le n°2 mondial en cadence lente

Hikaru Nakamura (2780)-Fabiano Caruana (2786)

Fide Grand Swiss (10e ronde), Douglas, île de Man, 2023. Partie écossaise.

1.e4 e5 2.Cf3 Cf6 3.Cc3 Cc6 4.d4 (l’écossaise est une rare invitée des compétitions modernes.) 4…exd4 5.Cxd4 Fb4 6.Cxc6 bxc6 7.Fd3 d5 8.exd5 0–0 9.0–0 (prendre le pion est trop dangereux : 9.dxc6 Fg4 10.Fe2 De7 11.0–0 Tad8 avec une forte initiative.) 9…cxd5 10.h3 Fe6 11.Df3 c5 (le solide : 11…c6 est également possible.) 12.Td1 Fxc3 13.bxc3 Da5 14.Fg5 Ce4 (14…Dxc3 ? 15.Fxh7+ Cxh7 16.Dxc3 Cxg5 17.Dxc5+–) 15.Fxe4 dxe4 16.Dg3 Rh8 (pour éviter Fh6 ou Ff6) 17.a4 Tfe8 18.Td6 h6 19.Ff4 Te7 20.De3 («  Naka  » imagine le sacrifice du fou en h6.) 20…Tc8 

(voir diagramme)

21.Fxh6 ! f6 (21…gxh6 ? 22.Dxh6+ Rg8 23.Dg5+ Rf8 24.Df6 ! Tee8 25.Te1 avec l’idée Txe4 puis Th4) 22.Dxe4 Dxc3 (attaque la tour en a1) 23.Tad1 Tce8 24.Td8 Fg8 25.Dh4 Dxc2 (25…gxh6 ? 26.Txe8 Txe8 27.Dxh6+ Fh7 28.Td7+–) 26.T1d3 ! (coupe la dame de la défense de l’aile roi.) 26…Fh7 27.T3d7 g5 28.Dg3 (28.Fxg5 ! ? fxg5 29.Dxg5 avec attaque) 28…Db1+ 29.Rh2 Df5 30.Txe7 Txd8 31.Dc7 ! Df4+ (31…Tg8 ? 32.Fg7+ Txg7 33.Txg7+–) 32.Dxf4 gxf4 33.Fg7+ Rg8 34.Fxf6 (les blancs ont un pion d’avance et des pièces plus actives.) 34…Fb1 35.Tg7+ Rf8 36.Fxd8 Rxg7 37.Fg5 f3 38.g4 c4 39.Rg3 Fe4 40.Fd2 (le pion ç n’est pas dangereux, les deux pions passé blancs vont être décisifs. Caruana abandonne.) 1–0


Face au n°1 mondial en Blitz (3m+2s), une partie spectaculaire

Magnus Carlsen (2839)-Hikaru Nakamura (2780)

Chess.com, Speed Chess (4e ronde), Internet, 2023. Défense ouest-indienne.

1.d4 Cf6 2.c4 e6 3.Cf3 b6 4.g3 Fb7 5.Fg2 Fb4+ 6.Fd2 Fxd2+ 7.Dxd2 (plus précis que 7.Cbxd2) 7…0–0 8.Cc3 Ce4 9.Dd3 Cxc3 (9…f5 ! ?) 10.Cg5 ! ? (menace mat en h7 et attaque le Fou b7.) 10…Ce4 ! (10…Dxg5 ? 11.Fxb7 Ca4 12.Fxa8+–) 11.Cxe4 Cc6 (11…f5 ? 12.Cf6+ Dxf6 13.Fxb7 Cc6 14.Fxa8+–. Possible était : 11…Dc8 12.Cg5 f5=) 12.0–0 f5 13.Cc3 f4 14.Dd2 Df6 15.Tad1 Ca5 (15…Fa6 16.b3=) 16.Fxb7 Cxb7 17.e3 ? ! (17.Rg2 ou 17.f3 était à conseiller.) 17…f3 ! 18.e4 Dg6 19.h4 Cd6 20.Dd3 (si : 20.e5 ? Cxc4 21.Dd3 Dxd3 22.Txd3 Cxb2–+) 20…Tf4 ! 21.Tfe1 Taf8 22.Te3 Cxc4 ! ! 23.Dxc4 (23.Tee1 Cxb2–+) 23…Txh4 24.Tdd3 (24.Dd3 Dg4 25.Df1 ((25.e5 Th1+ 26.Rxh1 Dh3+ 27.Rg1 Dg2#)) 25…Tf6–+) 24…Dxg3+ ! ! (Carlsen abandonne avant : 25.fxg3 ((25.Rf1 Th1#)) 25…f2+ 26.Rf1 ((26.Rg2 f1D#)) 26…Th1+ 27.Re2 ((27.Rg2 f1D#)) 27…f1D+ 28.Rd2 Dc1+ 29.Re2 Th2#) 0–1


Le problème du mois

Étude de I. Krikheli, 1982 

Les blancs jouent et annulent.

La solution.