Lire les polars – Réel, virtuel, cruel

Le drame du Bataclan a inspiré à Christophe Molmy le roman d’un rescapé qui rencontre l’amour, mais est happé dans l’engrenage de la suspicion. L’héroïne d’Elena Sander, elle, doit affronter le geek pervers qui l’a piégée dans un programme de réalité virtuelle.

«  La première image, c’est une salle, la fosse remplie de corps […]. Il y avait cette odeur de sang et de poudre qui prend à la gorge […]. On n’était pas prêts à ça…  » C’est un extrait du témoignage de Christophe Molmy, le 23 septembre 2021, lors du procès des attentats du 13 novembre 2015.

Christophe Molmy est flic et écrivain. Le flic, alors patron de la Brigade de recherche et d’intervention (Bri) a mené l’assaut du Bataclan. L’écrivain tisse un exutoire par la force des mots.

Suspect, puis fugitif

Fabrice survit à un attentat dans un grand cinéma parisien. Les rafales, les remugles, les cris, la peur qui exsude, les corps amoncelés, le souffle qu’on retient. Et, par-dessus tout, la culpabilité de vivre encore. Quelle lumière au bout du tunnel  ? Surgit la rayonnante Clarisse. De leur rencontre fuse un amour irraisonné, synonyme de rédemption. Mais Clarisse disparaît. Double peine, par-delà les monstres de la fosse… De victime, Fabrice devient suspect, puis fugitif…

Avec des mots simples et justes, une écriture sobre au plus près de son personnage meurtri, La Fosse aux âmes donne corps à un être banal confronté à l’horreur, explore avec acuité son état de stress post-traumatique.

Détresse de la résilience

Pour autant, il ne s’agit pas d’un roman sur des événements terroristes à jamais gravés dans notre mémoire collective. Ce qui intéresse l’auteur, c’est la détresse de la résilience. La dualité humaine, quelque part entre le bien et le mal… En partant à la recherche de Clarisse, Fabrice chute dans un désordre émotionnel, aux portes de la folie. Jusqu’où un homme ordinaire peut-il aller par amour ou par quête de la vérité  ? Jusqu’à quel point un trauma peut-il le transformer, lui révéler ses zones d’ombres et de violence  ?

Christophe Molmy a précédemment retenu l’attention avec trois romans de procédure policière réaliste, de fort belle facture. Il change ici radicalement de registre et signe un pur joyau de roman noir, qui prend racine dans les profondeurs et la complexité de la psyché humaine. L’introspection incisive rappelle les «  romans durs  » de Simenon. La destinée d’un homme seul, empêtré dans des événements qui le dépassent, renvoie aux «  romans de la nuit  » de Frédéric Dard. On a connu parrainages plus malveillants…

«  Celui qui a le contrôle du passé a le contrôle du futur  »

C’est sous l’égide de Georges Orwell, citation de 1984 en exergue, qu’Elena Sender enfonce la touche RePlay. Elena Sender est journaliste et romancière. La journaliste, spécialiste des neurosciences, dissèque les avancées scientifiques. La romancière vulgarise, lance alertes et mises en garde.

Prodige des jeux vidéo, Tristan a conçu RePlay, un audacieux programme où, coiffé d’un casque de réalité virtuelle, on peut revivre à satiété son passé, lui fabriquer des voies alternatives. Sa muse, l’innocente Loïs, a eu l’audace de repousser ses avances. Le prédateur sexuel n’a de cesse qu’ils «  rejouent  » ensemble la scène de leur rencontre…

Construction au cordeau pour un suspense psychologique original, dont l’arme du crime est l’intelligence artificielle. Et portrait sensible d’une femme qui, de victime expiatoire, se mue en guerrière pour affronter ses démons et son tourmenteur…

Un regard éclairé sur le Metavers

Elena Sender sonde avec la même ferveur les mécanismes de la manipulation et la déshumanisation de notre société hyperconnectée. Point besoin d’être un geek invétéré pour appréhender dans son ampleur cet effroi des temps modernes qu’est la tyrannie des algorithmes. L’autrice, sans faillir aux règles d’une fiction bien huilée, pose un regard éclairé sur les réalités augmentées du Metavers.

Les capteurs vont se multiplier, envahir notre quotidien. Quelle sera la place du virtuel dans notre vie  ? Quel impact sur notre capacité de réflexion, nos émotions, notre perception du monde  ? Notre corps et notre esprit ne sont-ils pas appelés à ne plus différencier le réel du factice  ? Serons-nous encore capables d’authentiques interactions humaines  ? Et, bien sûr, derrière les avancées technologiques, il y a des financiers voraces… Proprement terrifiant.

«  La pensée magique des gourous ou des pixels, c’est pareil  », affirme un protagoniste du roman. Loïs se révolte. À quand, dans la vraie vie, notre tour  ?

Serge Breton