Les métamorphoses du repos : un entretien avec l’historien Alain Corbin

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Jusqu’au milieu du XXème siècle, le mot « repos » est associé à la fatigue, celle du travail. ©IP3 PRESS/MAXPPP
Aspirer au repos éternel, rééquilibrer les temps ou se retirer de l’agitation au moment de la retraite : envisager une histoire du repos, c’est aussi scruter les évolutions de la société.

Présenté comme un «  historien du sensible  », Alain Corbin a déjà écrit, entre autres, une histoire des loisirs, des émotions procurées par les arbres puis par l’herbe fraîche, ou encore une histoire du silence. Il coulait de source, explique-t-il, qu’il se soit attelé à l’histoire du repos. Dans son bref mais riche ouvrage, paru en mars chez Plon, il raconte comment, dans la société judéo-chrétienne, l’usage et le sens de ce mot, longtemps associé au repos éternel, ont varié, puis fait l’objet de riches débats philosophiques, reflétant l’évolution des mœurs.

Options  : Si l’on commence par la fin, vous racontez que, finalement, ce n’est qu’à partir du milieu du XIXe siècle que le repos commence à être associé très intimement à la fatigue, au sens physique du terme.

Alain Corbin  : À partir de ce que l’on appelle globalement la révolution industrielle, en effet, et jusqu’au milieu du XXe siècle, le mot repos est associé à la fatigue, celle de l’usine, où le travail est soumis à des horaires stricts, à des sifflets, à des enregistrements du temps, à tous ces règlements qui imposaient un surmenage aux travailleurs. La médecine porte alors une très grande attention à ces notions, à l’usine comme à l’école d’ailleurs. Il s’agit d’accorder des temps de repos.

Tout un mouvement social, notamment aux États-Unis, mais plus largement en Occident, se développe autour de l’idée qu’il faut rééquilibrer les temps de repos et de travail. Et c’est ainsi que, progressivement, les pouvoirs publics ont accordé le repos hebdomadaire – on ne parle plus de repos dominical, trop associée à la religion – avec, en France, la loi de 1906. Puis les congés payés, institués en 1936, se sont développés au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Durant toute cette période, au XXe siècle, fatigue et repos sont au centre des réflexions, des actions syndicales, législatives, médicales.

Comment expliquer qu’avant l’ère industrielle, le repos et la fatigue du travail n’étaient pas aussi liés  ? Les travaux manuels et des champs n’étaient pas moins durs…

Ce qui triomphait, jusque-là, était le travail artisanal ainsi que l’agriculture, évidemment. Les artisans et les agriculteurs étaient maîtres de leurs temps. En réalité, ils introduisaient subrepticement de petits moments de repos dans leurs journées de travail et ça ne gênait personne. Lorsqu’ils étaient un peu en groupe comme les maçons, ils s’arrêtaient, conversaient un petit peu entre eux ou avec les gens qui venaient à leur rencontre. Ils allaient boire une chopine. C’est ça que l’usine a fait disparaître  : cette liberté relative. Cela ne voulait pas dire qu’ils ne travaillaient pas. Au contraire  : dans ces milieux, comme chez les agriculteurs, on détestait la fainéantise, la paresse. Mais le travailleur n’était pas fainéant s’il s’arrêtait quelques minutes.

En parallèle, le temps des autres catégories de la population, celui des petits bourgeois du début du XIXe siècle, n’était pas très rempli. Le médecin de l’époque n’était pas le médecin d’aujourd’hui  : il avait une patientèle qui n’était pas très développée. Il y avait des avocats sans trop de causes, des petits propriétaires qui géraient les rentes dont ils vivaient plus ou moins. Jusqu’en 1850 environ, tout cela constituait un monde bien différent de celui de l’ère de l’usine auquel on associe la notion de fatigue.

On est très éloigné de la première conception du repos que vous abordez dans votre ouvrage, c’est-à-dire une conception religieuse.

Initialement, à partir du IVe siècle, après que l’empereur romain Constantin se soit converti au christianisme, le repos n’est autre que le repos éternel que tout le monde doit s’employer à gagner, le repos des bienheureux au Ciel. Ainsi, pendant plus d’un millénaire, la grande préoccupation des vies sur terre est d’acquérir le futur repos éternel, le salut. C’est à cette fin que le repos dominical dicté par Constantin puis précisé au Concile de Trente a été conçu  : pour préparer, faciliter en quelque sorte l’acquisition de ce repos éternel.

Les travailleurs devaient cesser de travailler le dimanche parce que Dieu souhaitait que la journée lui soit consacrée afin de préparer la victoire générale du christianisme. Il fallait aller à la messe, aux Vêpres si possible, il fallait écouter les sermons, prier et s’endimancher, c’est-à-dire mettre ses plus beaux habits – ce qu’on ne fait pas si on doit travailler aux champs ou à l’atelier. Ce n’était donc pas du repos au sens d’arrêt de toute activité puisque, au contraire, il fallait œuvrer pour son salut, pour le véritable repos qui était celui du repos éternel.

Vous consacrez des chapitres à la quiétude, au repos dans la nature, à la météo-sensibilité des romantiques. Vous évoquez aussi la période où le repos était un remède médical à la tuberculose. Difficile de tout aborder ici. Pouvez-vous nous parler de la retraite  ?

C’est au XVIe siècle que l’on commence réellement à réfléchir à cela. Montaigne y consacre une quarantaine de pages. C’est ce qu’on appelle alors le «  retrait  », l’idée qu’il y a un moment de la vie où il faut calmer l’agitation, s’en extraire et opérer un retrait. Montaigne a une très belle formule qui consiste à dire que, lorsqu’on est assez vieux – à l’époque on est vieux plus tôt qu’aujourd’hui – il faut laisser ses biens à ses enfants et, surtout, savoir «  se forger un repos  ». C’est une notion très intéressante mais aussi très actuelle, je trouve. À chacun, arrivé à l’âge du retrait, donc à la retraite, de se forger les modalités d’un repos. Montaigne conseille, par exemple, de choisir des lectures, des petites promenades qui nous sont agréables. À chacun de trouver son écrin.

Cette fascination pour le retrait dans la vieillesse est partagée par pratiquement tous les moralistes de la fin du XVIIe et du début du XVIIIe siècle. Ils ont tous réfléchi à la question de savoir ce qu’il fallait faire quand on était vieux. Et le repos se posait là. D’autant que c’est à ce moment-là également que l’on commence à inventer tout un mobilier de repos, des fauteuils plus souples qui permettent d’allonger les jambes, le rocking-chair qui permet de se balancer et de voir le ciel chez les Anglais, le transatlantique plus tard. L’histoire du repos est complexe jusque dans ses manifestations physiques  !

Propos recueillis par Marion Esquerré