Orthophonistes hospitaliers : les maux d’une profession ni entendue ni reconnue

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Moins de 7 % des orthophonistes exercent à l’hôpital. ©PHOTOPQR/VOIX DU NORD/MAXPPP
Le Ségur de la santé a concédé au forceps quelques revalorisations à certaines professions, sans les rendre plus attractives, et en a oublié d’autres. Comme les orthophonistes.

«  La population a besoin d’interventions orthophoniques. Pourtant, cette profession quitte l’hôpital, en raison de salaires très bas au regard du niveau de formation. Ces salaires sont actuellement les plus faibles de la Fonction publique hospitalière à niveau de diplôme équivalent […]. Le départ ou le turnover incessant de ces professionnels ne leur permettent ni d’acquérir ni de transmettre l’expertise clinique nécessaire à l’exercice de leur fonction auprès des patients.  » Ce constat pourrait avoir été établi lors de la dernière journée d’action des orthophonistes, le 18 novembre 2021. Il s’agit en fait de l’extrait d’une tribune publiée dans le quotidien Le Monde le 9 janvier 2017. La profession fait l’objet d’un statut spécifique depuis 1964, date à laquelle 150 personnes l’adoptent. Elles (97  % de femmes) étaient 25 600 en 2019  ! L’accès au métier n’en est pas moins des plus sélectif  : 5  % seulement des candidats accèdent à cette formation, délivrée en faculté de médecine ou en centre de formation universitaire en orthophonie. La montée en compétence des orthophonistes a été reconnue de niveau master depuis que le cursus pour obtenir le certificat de capacité d’orthophoniste est passé à cinq ans en 2013.

200 euros au-dessus du smic en début de carrière pour une qualification de niveau bac + 5

C’est aussi à partir de ce moment que les signaux d’alarme – et les mobilisations – se multiplient. Alors que les orthophonistes ne cessent de développer leur expertise dans des domaines tels que les sciences biomédicales ou humaines, développent des techniques innovantes pour répondre aux besoins de chaque patient et font la preuve de leur indispensable présence dans bien des services, les établissements peinent à les recruter et à les fidéliser. Dans les années 1970, plus de la moitié d’entre elles exerçaient à l’hôpital, contre moins de 7  % aujourd’hui. En 2016, la Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques (Drees) en recensait 1 800 à l’hôpital, elles ne seraient maintenant guère plus d’un millier. «  Les causes de cette désertion alarmante sont connues, explique Claire Delore, orthophoniste, chargée d’enseignement et animatrice du collectif Ufmict paramédicaux. En début de carrière, le salaire de base d’une orthophoniste est à peine de 200 euros au-dessus du smic, bien en dessous d’autres métiers de l’hôpital reconnus au niveau bac + 5.  » C’est à croire que le déni de reconnaissance pèse tout particulièrement sur les professions les plus féminisées de l’hôpital, comme on a aussi pu le constater pour les sages-femmes (voir nos articles précédents), là encore des femmes à 97  %…

La pénurie d’orthophonistes à l’hôpital, c’est un maillon indispensable qui saute dans le parcours de soins

Quant aux conséquences, elles s’avèrent multiples. Les orthophonistes doivent pouvoir intervenir au bon moment au sein des services qui ont besoin d’elles  : après un AVC, après un implant cochléaire (pour améliorer l’audition), auprès d’un patient Alzheimer ou souffrant d’autres pathologies neurologiques ou dégénératives, auprès d’un enfant autiste ou sourd, auprès d’un nourrisson qui a des problèmes de déglutition. Et, ces derniers temps, pour la rééducation de certains convalescents particulièrement affectés par le Covid. Or, si leur poste est vacant, si aucun orthophoniste n’est disponible, comme c’est souvent le cas compte tenu de la saturation des services et des délais d’attente chez les professionnelles en libéral, le soin ne pourra pas être apporté dans les conditions optimales, dans le respect de la temporalité et de la singularité des patients, ce qui leur fera perdre des chances de mieux guérir. «  Nous ne pouvons pas plus mener à bien le travail de dépistage ou de prévention au quotidien  ; par exemple, auprès de tous les patients rencontrant des troubles du langage, ajoute Claire Delore. Sans oublier que le turnover et les départs de collègues rendent plus difficile de trouver des services pour accueillir les jeunes orthophonistes en formation et de leur transmettre nos savoirs et expériences.  »

Les plateformes de coordination et d’orientation, ou l’ubérisation des services de soins

Tout se passe comme si les gestionnaires de l’hôpital avaient lentement organisé puis acté la disparition de cette offre de soins. Le Ségur laissait espérer que la profession serait enfin mieux reconnue  : les orthophonistes ont pour l’heure été oubliées. Bien que catégorie A de la Fonction publique hospitalière, elles débutent toujours au grade 1 dans la nouvelle grille, qui par ailleurs va ralentir le passage de grades et le déroulement de carrière, au point de rendre quasi impossible l’accès à l’échelon le plus haut avant le départ à la retraite  ! Nombre d’entre elles, qui sont contractuelles, ne bénéficient même pas de la fameuse prime mensuelle de 183 euros.

Plus d’«  employabilité  »… mais moins d’expertise et de reconnaissance  ?

«  Le déni des qualifications spécifiques à chaque profession, de l’apport de chacune d’entre elles dans la chaîne des soins, cela devient une tendance lourde des réformes en cours, estime Laurent Laporte, secrétaire général de l’Ufmict. Plusieurs décrets parus en 2020 et 2021, au contenu flou, montrent que le ministère tente d’instaurer des formes de mutualisation des formations, notamment au sein des professions paramédicales, par des spécialisations complémentaires qui sont présentées comme visant à enrichir les compétences, mais permettraient surtout de rendre certains soignants plus polyvalents. Et, par glissement de tâches, leur permettraient tant bien que mal de pallier les manques de personnel.  » De nouveaux schémas censés améliorer l’employabilité des soignants, alors que de nombreuses professions sont en pénurie de personnel  ? «  Le problème des professionnels de santé n’est pas de trouver un emploi, poursuit Laurent Laporte, mais de trouver leur place dans la chaîne des soins, de voir leur expertise reconnue, y compris du point de vue salarial, et de gagner de meilleures conditions de travail  !  » Par ailleurs, il est à craindre que le Ségur laisse ouverte la possibilité de formations et d’accords locaux pour fidéliser les soignants. Au détriment d’une reconnaissance nationale des diplômes  ?

Après deux ans de pandémie, les soignants constatent en tout cas avec amertume et exaspération que les décideurs se contentent d’exiger d’eux d’être interchangeables et disponibles en fonction des besoins, sans vouloir reconnaître leurs qualifications et leur travail. Curieuse façon de préparer l’avenir…

Valérie Géraud