De plus en plus compétentes, de moins en moins reconnues, les sages-femmes haussent le ton

Bruno Levesque MaxPPP
La mobilisation pour une meilleure reconnaissance de la profession ressurgit. Oubliées du Ségur elles aussi, les sages-femmes sont d’autant plus déterminées, dans leur intérêt et pour les droits des femmes.

Lundi 1er avril 2034, fin de matinée, maternité de Région. Louise aurait voulu attendre dix jours de plus, mais son accouchement est programmé à 14 heures. Elle entre dans l’établissement par reconnaissance faciale, s’installe dans la pièce qui lui est réservée. La présence du père ou d’un proche est autorisée. Deux blouses blanches la prennent en charge. Il faut que ce soit rapide et efficace. Anesthésie péridurale, injection pour déclencher les contractions, et c’est parti. En cas de problème, un médecin
« ouvre ». Sortie dans trois jours au maximum. Voilà comment on a résolu la pénurie de sages-femmes, professionnelles spécifiquement qualifiées pour accompagner un accouchement à terme, et le manque d’infrastructures pour accueillir plus dignement les femmes, pour prendre le temps de les soutenir dans cet instant où leur vie et celle de leur enfant sont en jeu. Les fragiles, les sentimentales, celles qui veulent une prise en charge moins médicalisée ou plus humaine doivent se payer un accouchement à domicile ou une structure qui dispose encore de personnels et de temps. Celles qui veulent attendre le terme naturel de leur grossesse n’ont plus que le recours aux urgences.

Ce scénario relève encore de la fiction, mais il découle logiquement des tensions actuelles dans le milieu médical et de leurs répercussions sur la profession de sage-femme. « Nous vivons une période paradoxale, où notre métier gagne en compétences mais toujours pas en reconnaissance, explique Françoise Gaillard, sage-femme au Chu de Montpellier. On nous demande d’en faire toujours plus, d’assumer des tâches et des prérogatives supplémentaires, ce que nous acceptons dans l’intérêt des femmes, car personne d’autre n’est qualifié pour le faire si aucun médecin n’est disponible. Mais nous nous sentons dépossédées d’une partie de notre autonomie, de nos savoir-faire, parce que le manque de personnel et l’urgence nous imposent de nous limiter aux seuls gestes techniques. Au détriment de l’écoute, de l’attention que nous devrions prêter aux femmes avant et pendant leur accouchement. »

Françoise a connu plusieurs vagues de mobilisation pour la requalification de la profession en termes de statut et de salaire, et pour l’amélioration des conditions de travail. Au début des années 2000, en 2013-2015, et la dernière depuis le début de l’année 2021. Elle coanime le collectif Ufmict-Cgt Santé des sages-femmes et a participé à une rencontre au ministère de la Santé fin février. « Une enquête a été confiée à l’Inspection générale des affaires sociales, voilà leur seule réponse ! On ne peut pas faire plus méprisant », lance-t‑elle, écœurée. « Le ministère, souligne Vincent Porteous, sage-femme au Chu de Lille et coanimateur du collectif, essaie comme toujours de nous diviser, en portant les débats sur le statut de fonctionnaire, qui pour certaines collègues freine notre visibilité de la profession médicale. Mais nous restons unis sur le véritable enjeu : la reconnaissance de notre niveau de qualification, de l’indépendance conférée à une “profession médicale (depuis 1803) à compétence définie”. Nous avons réussi à nous rassembler avec les associations professionnelles, les organisations syndicales et les étudiants, et nous jouons un rôle non négligeable dans le mouvement du fait que nous n’avons pas été dupes du Ségur. »

Les sages-femmes n’ont pas touché la prime urgences alors qu’elles ont, comme bien des soignants, travaillé dans des conditions difficiles et que les maternités sont des services d’urgences spécialisées. Elles ont été intégrées dans la revalorisation de 183 euros, mais estiment que leur salaire reste dérisoire : 2 000 euros brut en début de carrière, avec des possibilités d’évolution limitées pour accéder au deuxième grade. Ce, alors qu’elles commencent leur cursus par la première année de médecine et accèdent à un diplôme reconnu de grade master depuis 2010, donc un niveau bac + 5, mais avec un volume horaire extrêmement chargé, qui pour d’autres cursus est programmé sur six ans. La reconnaissance à bac + 6 et la qualification du mémoire de fin d’études en « thèse d’exercice », à l’instar de ce qui se pratique chez les chirurgiens-dentistes, sont d’ailleurs des revendications des étudiantes, nombreuses à traverser des périodes de surmenage en fin de cursus.

Des missions supplémentaires, aucune gratification

Cette reconnaissance de la montée en qualification de la profession s’avère d’autant plus indispensable avec la pénurie croissante de médecins obstétriciens. Les sages-femmes peuvent désormais assurer les suivis gynécologiques des femmes enceintes ou non, les Ivg médicamenteuses, et elles pourront bientôt pratiquer des Ivg chirurgicales. « Nous ne sommes pas des bénévoles ni les petites mains des médecins, insiste Françoise. Je cède la place quand je sors de mon champ de compétences, mais chacun doit connaître et reconnaître la profession de l’autre pour qu’on travaille en intelligence et en confiance. » À cela s’ajoutent des conditions de travail dégradées par la nécessité de prendre en charge plusieurs patientes en même temps et d’accepter des gardes supplémentaires malgré la fatigue du travail de nuit : « Des heures supplémentaires parfois perdues parce que non cumulables à l’infini sur le compte épargne temps, car il faudrait pouvoir être remplacées pour prendre des vacances ou du repos. Notre frustration grandit, à force de ne pas faire notre travail au mieux, de ne pas pouvoir assurer un accompagnement de qualité à chacune des femmes qui comptent sur nous. »

Partagées entre lassitude et exaspération, les sages-femmes seront à nouveau mobilisées le 5 mai. La plateforme revendicative commune ne transigera pas sur le besoin de reconnaissance comme profession médicale de plein exercice, sur la formation à bac + 6 avec une sixième année d’internat de maïeutique rémunérée, sur une revalorisation du salaire (à 2,3 smic en début de carrière). Si rien n’est fait, elles assurent que leur profession, pourtant vieille comme le monde, pourrait ne pas s’en relever.

Valérie GÉRAUD