Égalité femmes-hommes : le prix de l’indépendance

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Revenus, conditions de travail, conciliation des temps… Les évolutions de l’indépendance professionnelle semblent s’accompagner d’une reformulation des inégalités de genre.

Alors qu’elles s’inscrivent de plus en plus dans le renouveau du travail indépendant, les femmes non salariées sont mal connues. Elles forment en effet un groupe composite dans les métiers de l’agriculture, de l’artisanat, parfois à la tête d’entreprises familiales ; elles sont aussi très présentes au sein des professions libérales et ont investi le champ de l’autoentrepreneuriat. En 2016, elles représentaient ainsi 30 % des travailleurs indépendants, aides familiales comprises. Dans un récent numéro consacré au genre et au travail indépendant (1), la revue Travail et Emploi s’interroge sur cette place nouvelle occupée par les femmes dans ce monde de l’indépendance, en posant une question centrale : est-elle annonciatrice d’une forme d’« égalisation des conditions » ou d’une recomposition des inégalités de genre, associée à de nouvelles fragilités ?

Répondre à cette question nécessite toutefois un préalable méthodologique, préviennent les chercheurs : parce que les études de genre sont particulièrement adaptées à l’univers salarial (inégalités de salaires, déroulement de carrière, discriminations…), il faut aujourd’hui d’autres outils pour repenser les inégalités entre les femmes et les hommes dans le travail indépendant. L’exercice est d’autant plus difficile que les femmes non salariées ont des niveaux de qualification très hétérogènes et se trouvent dans des secteurs extrêmement diversifiés. Cela étant dit, un premier constat peut toutefois être posé : même si la mesure des inégalités dans ce domaine reste « hasardeuse », les revenus sont moindres, aussi, chez les indépendantes. En 2011, leur activité leur permettait, en moyenne, de percevoir 2 070 euros net mensuels, soit 28 % de moins que les hommes. «  Plus que la hiérarchie des secteurs et des activités, c’est la valeur économique et symbolique du travail réalisé qui semble faire l’objet de redéfinitions sexuées », analysent les chercheurs, tout en rappelant que, par définition, ni la durée ni la rémunération du travail ne sont, dans leur cas, déterminées juridiquement.

Déçues ou exclues du salariat

Cela renvoie en particulier aux motivations des femmes pour investir le champ de l’indépendance. Dans un avis rendu il y a quelques mois (2), le Conseil économique, social et environnemental (Cese) montre que le regain du travail indépendant est, depuis le début des années 2000, porté à la fois par des incitations réglementaires, avec le régime de l’autoentrepreneur, la recherche d’alternatives au chômage comme à la précarisation du salariat, et des aspirations individuelles nouvelles. Parmi celles-ci : la recherche d’une meilleure conciliation des temps professionnel et personnel que le « statut » d’indépendant est censé permettre, du fait de sa souplesse. De ce point de vue, la sociologue Julie Landour s’intéresse, toujours dans la revue Travail et Emploi, à une figure exclusivement féminine, celle des « mompreneurs » : apparues en France à la fin des années 2000, elles se définissent comme des femmes qui, déçues ou exclues du salariat, créent leur entreprise à l’arrivée d’un enfant. Issues principalement des classes moyennes ou supérieures, elles considèrent alors l’indépendance comme une voie presque idéale pour gagner en liberté et mieux articuler travail et vie de famille.

Un leurre ? Après trois ans d’enquête auprès de collectifs revendiquant ce « label », Julie Landour confronte ces motivations de départ aux conditions objectives dans lesquelles les mompreneurs poursuivent leur activité professionnelle : en réalité, explique-t-elle, « dans un cadre familial stable, l’activité de ces femmes est marginalisée par un travail domestique et parental intense dans lequel elles s’engagent fortement, tout autant qu’elles y sont (ré)assignées ». Cela est d’autant plus vrai qu’une écrasante majorité d’entre elles exercent leur activité indépendante à domicile, faute, bien souvent, de ressources financières suffisantes. Leur temps de travail, plus faible que celui des indépendants dans leur ensemble, illustre cette difficulté : 46 % travaillent moins de trente-cinq heures par semaine.

Des femmes déçues ou exclues du salariat, créent leur entreprise à l’arrivée d’un enfant. L’indépendance leur apparaît comme une voie presque idéale pour gagner en liberté et mieux articuler travail et vie de famille. Un leurre ?

Une situation à part dans le monde des indépendantes, comme le montre en particulier une étude sur le temps de travail des femmes non salariées, qui interroge à nouveau les images positives véhiculées par ce type de travail et d’emploi. En s’appuyant sur la dernière édition de l’enquête « Conditions de travail » parue en 2013, deux chercheurs, Amandine Barrois et François-Xavier Devetter, ont ainsi distingué trois groupes distincts pour comparer leur temps de travail (durée, horaires, prévisibilité) à celui des femmes salariées ayant des niveaux de qualification équivalents. Parmi ces groupes, nous retiendrons celui des plus diplômées (bac + 2 et au-delà) dans la mesure où elles sont davantage présentes chez les non-salariées ; la surreprésentation des femmes de plus de 50 ans y est aussi plus marquée que chez les salariées. Il faut savoir, enfin, que 65 % d’entre elles assurent les principales ressources du ménage.

Des horaires longs, irréguliers et imprévisibles

Pour toutes, l’étude met en évidence « une disponibilité temporelle au travail particulièrement élevée ». Si la durée hebdomadaire moyenne atteint quarante et une heures et vingt minutes (contre trente-trois heures et quarante-cinq minutes pour les salariées), les longues durées de travail sont aussi plus fréquentes : 25 % des non-salariées travaillent plus de cinquante heures par semaine. Plus que celle des salariées, leur journée est extensible, qui commence parfois très tôt le matin et souvent le soir, quel que soit d’ailleurs le niveau de qualification. Un trait marquant apparaît toutefois pour les plus diplômées : une durée du travail identique à celle des hommes mais associée à une étendue journalière plus faible : « Cette situation, expliquent les auteurs, peut renvoyer aux obligations familiales, notamment parentales, qui continuent de toujours peser majoritairement sur les femmes. »

Car la principale contrainte pesant sur les femmes diplômées travaillant à leur compte reste la difficulté d’articulation des temps personnel et professionnel. Le constat, souligne les deux chercheurs, « a quelque chose de paradoxal : alors que les non-salariées déclarent disposer d’une réelle liberté pour déterminer leur temps de travail, leur durée du travail est à la fois bien supérieure et plus étendue que celle des salariées ». Si bien que la difficulté à concilier les temps est exprimée par 31 % des indépendantes détenant un diplôme supérieur à bac + 2, contre 21 % des salariées à qualification équivalente. Si l’article avance quelques hypothèses pour tenter d’expliquer ce phénomène (rôle joué par les contraintes financières ou recherche d’un statut social particulier), il reconnaît la nécessité d’analyses complémentaires pour en prendre la pleine mesure. Tout en affichant une certitude : « Il n’en demeure pas moins que les femmes non salariées suivent le modèle d’activité masculin impliquant des temps de travail importants et une présence régulière durant des périodes de travail atypiques. » Faisant de l’indépendance, plus qu’un espace de liberté, une « tension supplémentaire dans la gestion des temps ».

Christine Labbe

1. « Genre et travail indépendant, divisions sexuées et place des femmes dans le non-salariat », Travail et Emploi, n° 150, avril-juin 2017.

2. « Les nouvelles formes du travail indépendant », avis du Cese, novembre 2017. La Cgt s’est abstenue.