Platines – Deux hommes, une femme, trois sonates

Altiste et compositrice anglaise, Rebecca Clarke (1886-1979) eut à surmonter bien des préjugés sexistes pour faire valoir son œuvre. On la redécouvre dans un album très expressif, au côté de deux de ses contemporains.

Que s’est-il passé en 1919, pour que, successivement, Paul Hindemith, Joseph Ryelandt et Rebecca Clarke écrivent une sonate pour alto et piano  ? Des trois, le premier est le plus connu. Survivant miraculeux des tranchées, Hindemith n’est pas encore le musicien atypique, un brin provocateur, qu’il deviendra par la suite. Sa sonate en fa majeur, op.11 n°4, oscille encore entre expressionnisme et accents debussystes. Joseph Ryelandt, né et mort à Bruges (1870-1965), reconnaissait, lui aussi, l’influence de l’auteur des Arabesques. Mais, à la différence d’Hindemith, il restera imperméable aux courants nouveaux, uniquement préoccupé par le beau et le mélodieux, comme en témoigne l’opus 73, gravé ici en première mondiale.

Rebecca Clarke a une histoire plus singulière. Altiste virtuose, elle était, alors, l’une des rares musiciennes professionnelles – menant en parallèle une carrière de compositrice – dont le talent était célébré par Ernst Bloch et Maurice Ravel. Sauf qu’elle était femme. Présentant quelques-unes de ses œuvres à l’occasion d’un récital, elle interprète Morpheus sous le pseudonyme d’Anthony Trent. La critique s’enthousiasme pour ce dernier… ignorant le reste du programme.

L’année suivante, elle participe à un concours international avec sa grande sonate pour alto et piano, qui renverse l’opposition qui préside au genre depuis sa création  : à savoir un thème masculin et un thème féminin, le premier finissant systématiquement par absorber le deuxième. Elle remporte le concours. Mais à la révélation de son autrice, plusieurs voix s’élèvent pour mettre en doute la maternité de l’œuvre. Invisibilisées par l’histoire, le mystère, les audaces harmoniques, l’expressivité des contrastes, l’émotion qui se dégage de sa musique retrouvent un peu de l’éclat qu’elles n’auraient jamais dû perdre.

Ulysse Long-Hun-Nam