Enquête Ugict-Cgt : le télétravail en mode dégradé reste la norme

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Photo : Rafael Ben-Ari MaxPPP
Photo : Rafael Ben-Ari/Avalon/Photoshot/Maxppp
Du « Pourvu que ça dure ! » au « Plus jamais ça ! », les expériences de travail à distance sont contrastées. Mais si le télétravail répond à une aspiration des salariés à davantage d’autonomie, sa pratique en mode dégradé reste la norme. Enseignements de la dernière enquête Tele-TrEpid de l’Ugict-Cgt.

Télétravail, an II : douze mois après « Le travail sous épidémie », la nouvelle enquête de l’Ugict-Cgt (voir encadré) sur le télétravail confirme des tendances déjà observées, tout en apportant un éclairage nouveau. « Elle montre, un an après, que la pratique du télétravail en mode dégradé reste la norme avec, par de nombreux aspects, un non-respect du Code du travail », souligne Sophie Binet, cosecrétaire générale de l’Ugict-Cgt. Ce qui n’empêche pas les ambivalences : si le télétravail répond bien à une aspiration à l’autonomie des salariés, il est vécu de manière contrastée, comme le montrent les verbatims, avec l’expression d’aspects positifs, voire très positifs (« Pourvu que ça dure ! ») mais aussi d’aspects négatifs, voire inquiétants (« Plus jamais ça ! ») sur les plans aussi bien matériel, organisationnel, professionnel que personnel. Plus d’un millier de répondants témoigne ainsi d’une année « éprouvante » et de la difficulté à poursuivre une « expérience difficile ».

Des coûts optimisés pour… les employeurs

Il est vrai que les alertes sont nombreuses. Alerte sur le temps et la charge de travail, en forte augmentation. C’est le cas pour 47 % des répondants, alors que le temps de travail avait augmenté pour 24 % d’entre eux dans la première enquête, et la charge de travail pour 31 %. Si cela a un impact sur l’équilibre entre vie professionnelle et vie personnelle, l’enquête met en évidence et confirme l’insuffisance de la loi sur le droit à la déconnexion : 60 % des employeurs n’ont pas mis en place de dispositif pour le garantir, dispositifs pourtant prévus par le Code du travail. L’Ugict-Cgt en liste deux : la non-définition des plages horaires durant lesquelles les télétravailleurs sont joignables (55 %) ; l’absence d’évaluation de la charge de travail et du temps de travail. Et fait ce rappel : « Même pour les salariés en forfait jours et en télétravail, l’employeur est tenu de garantir le respect des durées maximales de travail et minimales de repos, de la réglementation en matière de travail de nuit et d’heures supplémentaires. »

Ce non-respect du droit, on le retrouve également en matière d’équipements et de frais professionnels, qui se limitent bien souvent à un ordinateur portable. Alors qu’il s’agit là d’une obligation associée au statut de salarié, la prise en charge de ces coûts par l’employeur reste une pratique minoritaire : pas d’écran adapté pour 60 % des répondants, pas de siège ergonomique financé par l’employeur pour 90 % d’entre eux, pas d’imprimante pour une majorité, pas de prise en charge, même partielle, des frais engendrés par le télétravail dans
70 % des cas. À cela il faut ajouter, pour 19 % des répondants, une remise en question de la participation des employeurs aux frais de repas, comme les titres de restaurant.

Alerte sur la santé physique et psychique

Dans ce contexte, rien d’étonnant à la dégradation des indicateurs de santé, aussi bien physique que psychique : c’est la seconde alerte lancée par l’Ugict-Cgt. En ce qui concerne la santé mentale, « les répondants ont dû se positionner sur les indicateurs validés de l’échelle de bien-être élaborée par l’Organisation mondiale de la santé », précise Matthieu Trubert, délégué syndical Cgt Microsoft et secrétaire de l’Ufict-Cgt Métallurgie. Outil d’évaluation des risques psychosociaux, il montre des signes inquiétants d’une réduction du bien-être au cours des douze derniers mois.

Dans l’échantillon de l’enquête de l’Ugict, 19 % des télétravailleurs déclarent un symptôme dépressif, le taux étant plus élevé pour les femmes que pour les hommes. Une majorité considère que le télétravail a un impact sur son activité, du fait notamment de la sédentarité. Fait notable : la fréquence des troubles musculo-squelettiques augmente d’autant plus que le télétravail est intensif.

Dans l’échantillon de l’enquête de l’Ugict, 19 % des télétravailleurs déclarent ainsi un symptôme dépressif, le taux étant plus élevé pour les femmes que pour les hommes, plus inquiétant également dans les Tpe et les Pme. Du côté de la santé physique, une majorité considère sans surprise que le télétravail a un impact sur son activité, du fait notamment de la sédentarité.

Un fait est particulièrement notable : la fréquence des troubles musculo-squelettiques, qui augmentent d’autant plus que le télétravail est intensif : 41 % de ceux qui télétravaillent quatre ou cinq jours par semaine expriment des douleurs, contre 34 % de ceux qui télétravaillent un jour ou moins. Près d’un tiers souffrent de migraines ou de gêne oculaire. Consommation d’alcool ou de tabac… l’enquête met en outre en évidence un essor des conduites addictives. Dans tous les cas, les problématiques de santé sont directement reliées au rapport au temps et à la charge de travail.

C’est que les collectifs de travail sont mis à rude épreuve, bousculés notamment par la disparition des temps informels avec les collègues, l’affaiblissement de l’esprit d’équipe et l’expérience de l’isolement. Les plus critiques, souligne l’enquête, sont les managers : peu formés au management à distance, ils sont en difficulté dans leur capacité à suivre et à encadrer leur équipe ou à assurer la diffusion des informations. À tel point qu’ils sont à peine
8 % à se dire « tout à fait sûrs » de pouvoir détecter une situation de mal-être ou de difficulté de leur équipe alors que, dans le même temps, une majorité dit être confrontée à un surplus d’informations à traiter.

Des inégalités femmes-hommes exacerbées

La période est aussi marquée par une exacerbation des inégalités entre les femmes et les hommes. L’enquête confirme une difficulté, surtout pour elles, à cumuler télétravail et garde d’enfants : un quart d’entre elles expriment cette difficulté, contre 20 % des hommes ; elles sont six sur dix à assumer cette charge seule, ce qui a été source de tensions familiales. Tous les indicateurs sont ainsi davantage dégradés, en termes d’adaptation des horaires, de temps de pause ou d’espaces dédiés pour pouvoir télétravailler. La fatigue est plus intense, les troubles musculo-squelettiques, plus fréquents : ils touchent 38 % des femmes, contre un quart des hommes.

L’un des apports de l’enquête est enfin de s’intéresser aux instances représentatives du personnel et aux conditions de représentation des salariés : « Le télétravail des salariés et la dématérialisation des réunions d’instance ont, en profondeur, bouleversé ces conditions », souligne Nayla Glaise, déléguée syndicale Accenture, membre du bureau de l’Ugict-Cgt et du présidium d’Eurocadres. Isolement, affaiblissement, voire disparition des contacts directs et informels, interdiction d’adresser des informations par mail aux salariés, « les représentants du personnel ont de sérieuses difficultés à jouer leur rôle de prévention ».

Avec le développement et la multiplication des visioconférences, le fonctionnement des instances est lui-même modifié de multiples manières : manque de concertation, exacerbation des divisions syndicales, exposition davantage individuelle des élus… Ils sont ainsi près des deux tiers à dire que leur fonction est, à distance, « plus chronophage, plus stressante et entraîne davantage de charge mentale ».

Méthodologie

L’enquête TeleTrEpid, anonyme, est réalisée sur la base d’un questionnaire élaboré par des militants travaillant au sein de la statistique publique. Ce questionnaire a été accessible pendant quatre semaines, du lundi 17 mai au lundi 14 juin 2021. L’enquête a recueilli 14 830 réponses issues de milieux professionnels divers, sur l’ensemble du territoire. L’échantillon peut comporter un biais de sélection : par exemple, une surreprésentation de la fonction publique par rapport à la population salariée. Elle comporte 10 000 verbatims, résumés en une phrase courte, d’une année de télétravail par les répondants. Les réponses ont été collectées en ligne. C. L.