Écologie  : l’impact relatif du télétravail

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Entre effets négatifs et positifs, l’étude de l’impact du télétravail sur l’environnement est plus complexe qu’il n’y paraît. @ Ip3 Press/Maxppp
Déplacements supplémentaires, relocalisation du domicile, recours accru au numérique… les effets dits « rebonds » réduiraient d’environ 30 % les bénéfices escomptés pour l’environnement sur les émissions de gaz à effet de serre.

C’était un privilège, aujourd’hui presque une norme pour les cadres. Alors que 4  % des salariés télétravaillent au moins un jour par semaine en janvier 2019, c’est désormais le cas de 20  % d’entre eux selon l’Insee. La pratique, de nouveau encouragée par le gouvernement dans le cadre du «  plan de sobriété  », est souvent justifiée au motif d’un impact favorable sur l’environnement. Mais l’est-il vraiment  ?

Plus de télétravail, moins de gaz à effet de serre  

Publiée début 2020, une note de l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (Ademe) documente cet impact sur les émissions de gaz à effet de serre. Du fait de la réduction des trajets entre le domicile et le travail, il ne fait pas de doute que, de ce point de vue, l’effet est «  très bénéfique  ». Un salarié travaillant à domicile réduit de 69  % le volume de ses déplacements et de 39  % le kilométrage parcouru par rapport à une journée au bureau. C’est une économie de 271 kilos équivalent CO2 annuel pour un jour de télétravail hebdomadaire.

Si l’on considère que 74  % des actifs utilisent leur voiture pour se rendre au travail, la généralisation du télétravail pourrait donc avoir un impact significatif. L’étude, qui teste l’hypothèse de 35  % des actifs télétravaillant un jour par semaine, estime que cela permettrait d’éviter l’émission de de 817 000 tonnes de CO2 dans l’air, soit une baisse de 1,3  % des émissions annuelles rejetées, en France, par les voitures.

… mais davantage de déplacements personnels

Pour autant, de nombreux effets rebonds, en partie recensés par l’Ademe, atténuent ce bilan positif. Télétravailler ne signifie pas forcément une diminution du recours à la voiture. Menée en Italie par l’université de Padoue, une étude sur les modes de déplacement pendant la crise sanitaire pointe une hausse de son utilisation, notamment par crainte d’emprunter les transports en commun. Ces comportements, soulignent ses auteurs, perdurent encore à la marge aujourd’hui. Surtout, le télétravail transforme les modes de vie des travailleurs, à l’origine d’autres activités productrices de gaz à effet de serre.

Le premier effet renvoie à la distance entre le travail et le domicile. Parce qu’ils se rendent moins souvent «  sur site  », les salariés seraient en effet de plus en plus nombreux à habiter loin de leur lieu de travail. En s’appuyant sur des chiffres de 2017, l’Institut Sapiens estime que 9  % de ceux qui résident à plus de 50 kilomètres de leur lieu de travail pratiquent le télétravail de manière régulière, contre 3  % pour ceux habitant à une distance comprise entre 10 à 50 kilomètres. Confirmation par une autre étude, publiée dans le cadre du forum Vies mobiles, à l’initiative de l’université de Bourgogne, sur l’impact du télétravail en Angleterre  : elle démontre que «  les télétravailleurs ont tendance à vivre plus loin (+ 10  %)  » et à «  avoir des distances à parcourir plus longues que les travailleurs qui ne disposent que d’un seul lieu fixe de travail en dehors de chez eux  ».

Deuxième effet  : le travail à domicile entraînerait aussi une augmentation des déplacements non professionnels (courses, sport…). Dans la revue scientifique Transportation Research, une enquête de 2020, cosignée par plusieurs chercheurs français, avance que les télétravailleurs effectueraient en moyenne 13 déplacements par semaine pour des activités sans rapport avec leur profession, contre 8 pour les salariés restés au bureau. «  Ces effets rebonds défavorables, note l’Ademe dans son enquête de 2020, représentent en moyenne 67,7 kilos de CO2 par an par jour de travail hebdomadaire  ». Soit presque le quart des émissions de gaz à effet de serre économisés par la réduction des trajets domicile-travail.

10  % d’énergie consommée en plus au domicile

Le troisième effet met en lumière le transfert d’un certain nombre de consommations – et de coûts – au domicile des salariés. Chauffage en journée, appareils électriques branchés en permanence à la maison… une étude allemande de 2014 montre que le télétravail accroît de 10  % la consommation d’énergie au domicile. Pour l’Ademe, qui croise enquête de terrain et bibliographie complète, cela reviendrait à «  une consommation additionnelle de 7,5 kWh lors de la journée de télétravail, soit 20,7 kilos d’équivalent CO2 par an et par jour de télétravail  ». Au total, cela représente 7,6  % des émissions économisées par la réduction des trajets entre le domicile et le travail.

Surtout, le télétravail augmente drastiquement le recours aux outils numériques, dont l’impact environnemental est aujourd’hui documenté. Il entraîne une sur- consommation de matériel informatique – de nombreux salariés devant doublement s’équiper –, à l’origine de plus de la moitié de l’empreinte carbone du numérique. L’essor des flux vidéos – les visioconférences ont été multipliées par 20 pendant le confinement –, pourrait de même jouer un rôle négatif, mais à la marge  : 2,6 kilos de C02 par jour et par an de télétravail hebdomadaire en moyenne. Cela représente 0,96  % des économies réalisées par la réduction des trajets domicile-travail.

Quel bilan tire donc l’Ademe  ? Même s’il faut rester prudent sur l’évaluation des effets à long terme (accroissement des équipements personnels, relocalisation des lieux de vie…), au total, les effets rebonds, hors stratégies immobilières des entreprises, réduiraient d’environ 30 % les bénéfices escomptés pour l’environnement.

Clément Pouré