Après deux ans de pandémie, 2,5 millions de salariés en burn-out sévère

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Les plus exposés à la réalité des risques psychosociaux sont les jeunes, les femmes et les managers. ©PHOTOPQR/L’ALSACE/MAXPPP
La 9e édition du baromètre Empreinte humaine/Opinion Way constate aussi une forte dégradation du rapport au travail.

Dans quel état psychologique les salariés se trouvent-ils après deux années de pandémie, plusieurs confinements et des phases de télétravail récurrentes? Sans surprise, le 9e baromètre du cabinet Empreinte humaine, réalisé en pleine vague Omicron avec Opinion Way, dresse un constat inquiétant : 41 % des salariés se déclarent en détresse psychologique (+ 13 points depuis octobre), 34 % s’estiment en burn-out, et même 13 % en burn-out sévère, soit, rapporté à l’ensemble des salariés, 2,5 millions de personnes. Les plus touchés par la « détresse psychologique » : 54 % des moins de 29 ans (+ 13 points depuis octobre), 47,5 % des femmes (+ 3,5) et 44 % des managers (+ 6 points). Pire encore, et c’est nouveau, 64 % des professionnel(le)s des ressources humaines se pensent en détresse psychologique et 34 % en burn-out sévère ! « En quelques mois, tous les indicateurs se sont dégradés, s’alarme Christophe Nguyen, psychologue du travail et président d’Empreinte humaine. Pour les jeunes, souvent récemment arrivés dans les entreprises, le besoin d’être intégré aux collectifs de travail a été contrarié. Les femmes, en plus d’exercer des métiers plus difficiles et moins reconnus socialement, ont vu leur charge familiale malheureusement alourdie par la pandémie. »

Malgré une situation de plus en plus inquiétante, des dispositifs de prévention des risques psychosociaux très insuffisants

Le télétravail a plongé 36 % des salariés concernés dans le burn-out voire, pour 13%, le burn-out sévère. « Il a fait disparaître la solidarité et la sociabilité. Chez eux, les salariés n’en sont pas moins sursollicités et accablés de réunions qui les empêchent de se concentrer. » La pandémie a particulièrement complexifié les fonctions d’encadrement, car il a fallu gérer les protocoles, les risques liés au Covid, réorganiser le travail avec des équipes éclatées et les salariés qui ne savent plus quelles sont les priorités, sont fatigués, irritables, vont mal. « Le télétravail provoque entre autres des phénomènes de bluring, de confusion des temps de vie et de difficulté à décrocher. Il génère également des “incivilités numériques”, de conflictualité par mail, du fait de messages agressifs compulsifs qui enveniment les situations. »

Interrogés sur leur comportement, la moitié des sondés déclarent ainsi avoir davantage tendance à s’isoler, 40 % à se montrer plus impatients ou irritables qu’avant la pandémie, et un tiers à se montrer moins réceptifs aux idées de leurs collègues. Empreinte humaine, cabinet spécialisé dans la promotion de la qualité de vie au travail et dans la prévention des risques psychosociaux, entend alerter les entreprises sur le fait que leurs pratiques restent très insuffisantes dans ces domaines. « La forte dégradation de la santé des salariés a pourtant des conséquences directes sur leur fonctionnement, poursuit Christophe Nguyen. Elle entraîne des dépressions, des arrêts de travail, mais aussi des conflits et des dysfonctionnements dans les organisations. »

La pandémie a non seulement dégradé les rapports au travail mais aussi le rapport au travail

La majorité des salariés, affectés par une grande « fatigue pandémique », avaient déjà, depuis bien longtemps, commencé à perdre leurs repères et à prendre une certaine distance avec le travail, faute de toujours lui trouver un sens. Empreinte humaine travaille également sur des études universitaires et scientifiques  menées sur le rapport au travail depuis une trentaine d’année, et constate à quel point il a changé. Aujourd’hui, seulement 19 % des salariés déclarent que le travail tient une place importante dans leur vie, alors qu’ils étaient encore 70 % en 2000. Même la sécurité de l’emploi n’est plus vue comme si importante (29 % seulement y sont attachés). Des tendances renforcées après deux années qui ont bouleversé les repères et les valeurs.

Le directeur d’Empreinte humaine n’invoque pas l’affaiblissement des instances de dialogue social parmi les facteurs de « mal-être » croissant au travail, mais plutôt le déni des directions. Seulement 30 % des salariés considèrent d’ailleurs que leur direction fait de la qualité de vie au travail et de la santé mentale un sujet de préoccupation et d’action, et 25 % qu’elles s’y engagent concrètement, alors que 40 % des salariés estiment avoir des solutions pour améliorer les situations toxiques, mais se sentent empêchés d’agir : ils ne sont par exemple que 30 % à signaler que leur entreprise enquête ou sanctionne les responsables de harcèlement moral. La moitié des salariés déclarent aussi qu’il n’y a aucun référent sur les risques psychosociaux dans leur entreprise, et quand ils existent (psychologues, médecins du travail, infirmiers), eux-mêmes sont en état d’épuisement et de détresse psychologique.

La qualité de vie au travail, rien à voir avec les massages et les cours de yoga au bureau

« Le bien-être et la santé psychologique au travail deviennent une motivation professionnelle, affirme Christophe Nguyen. Mais les entreprises se trompent si elles croient que les salariés vont se contenter de programmes nutritionnels, pauses massage ou autres cours de yoga. Les priorités des salariés s’ordonnent clairement : équilibre entre vie professionnelle et vie privée, meilleurs salaires, bonnes relations avec les collègues, et reconnaissance de leur travail (au-delà du salaire). » Le contrat moral entre employeur et salariés est incontestablement en train d’évoluer. Les ressources humaines commencent à s’inquiéter des difficultés à recruter, du turn-over, du détachement des salariés à l’égard de leur travail, au point que le souci d’être respecté devient plus important que la sécurité de l’emploi.

Le psychologue note aussi que l’Europe ou la France n’ont pas encore été gagnées par le phénomène de big quit observé en particulier aux États-Unis où des dizaines de milliers de salariés ont démissionné de leur emploi, que ce soit pour en trouver un plus agréable, mieux payé, pour déménager ou pour changer de vie. Le baromètre Empreinte humaine témoigne cependant que 32 % des salariés et 40 % dans les ressources humaines n’excluent pas de quitter leur entreprise à la sortie de la crise sanitaire. Il semble en effet que la pandémie a convaincu les salariés, tous âges confondus, que la santé n’a pas de prix, et qu’il ne faut pas la perdre au travail.

Valérie Géraud