Réindustrialiser, c’est possible : la preuve par Thales

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Une industrie française de l’imagerie médicale : condition pour garantir la qualité des soins. ©PHOTOPQR/LA MONTAGNE/MAXPPP
Dix ans pour créer un avenir à la filière française de l’imagerie médicale, c’est beaucoup. Mais la lutte menée par la Cgt sur les sites de Moirans, en Isère, est une expérience précieuse pour le syndicalisme.

L’industrie a un avenir. La Cgt l’affirme et elle l’a démontré. Jusqu’à il y a peu, le meilleur exemple de sa détermination en la matière était la Neutral. C’est le nom de cette petite citadine populaire que, chez Renault, le syndicat avait développée au milieu des années 1980. L’objectif était simple : sauver le site de Billancourt et ses emplois. Des ingénieurs avaient planché sur le projet avec la Cgt. Si l’usine n’a pas été sauvée, nul ne contestera que ce travail syndical a inspiré la Twingo, cette voiture dont 4 millions d’exemplaires ont été vendus sur la période 1992-2014…

Dans les années qui viennent, une autre histoire pourrait s’imposer : celle du combat de la Cgt Thales et de sa filiale Trixell à Moirans (Isère), qui, à force de ténacité et de détermination, ont réussi à sauver l’activité imagerie médicale du groupe. Mieux, à la promouvoir : désormais, le site de Moirans n’est plus seulement un sous-équipementier à disposition des grands groupes du secteur. Il propose des produits allant du détecteur au sous-système complet d’imagerie. Autrement dit, il tient une place telle dans la chaîne de valeur qu’il lui est possible de desserrer un peu l’étau sur les conditions de production.

Avec STMicroelectronics, le Cea, l’Ud et le comité régional

Rien de cela ne serait arrivé sans la conviction de la Cgt Thales de son droit à peser dans la stratégie de l’entreprise, droit consacré par un accord obtenu dans le groupe en 2006. Pascal Delouche, ingénieur et délégué syndical central chez Thales, se souvient : « C’est en 2012 que tout a failli basculer. Cette année-là, Thales avait décidé d’abandonner la filière médicale. Des grèves et des manifestations avaient permis de décrocher l’abandon du projet. Mais ensuite, le départ précipité du Pdg de l’époque nous avait convaincus que, tant que l’activité médicale ne serait pas affirmée comme élément essentiel dans la stratégie du groupe, nous ne pourrions être rassurés. »

La démarche choisie alors est simple. Elle vise à créer les conditions d’une réindustrialisation assurant un développement durable au site. Et, dans cet objectif, à constituer un collectif capable de l’élaborer. Pour ce faire, le syndicat a fait son choix. Il impliquera des militants connaissant bien la filière – salariés d’entreprises comme STMicroelectronics ou de centres de recherche comme le Commissariat à l’énergie atomique (Cea) –, des responsables de fédérations comme celles de la Santé ou de la Recherche, ou encore des structures territoriales. Et, dans ce cadre, il veut que l’Ud de l’Isère et le comité régional Aura (Auvergne-Rhône-Alpes) y tiennent toute leur place.

Au Conseil national de l’industrie

Pendant près de dix ans, tous plancheront, multipliant les contacts avec des médecins, des économistes, des chercheurs… tous les experts disponibles pour démontrer la pertinence d’une industrie française de l’imagerie médicale, convaincus que là est la condition sine qua non pour garantir la qualité des soins. Le temps aurait pu avoir raison de leur détermination : Franck Perrin, ingénieur et délégué Cgt chez Trixell, ne cache pas que, accaparés par le quotidien, beaucoup de syndiqués et de militants s’éloigneront du travail engagé. Mais il n’en sera rien.

Tandis que les plus hauts dirigeants du groupe Thales refusent toujours de se pencher sur les avancées du collectif, la Cgt Thales investit en 2018 le Conseil national de l’industrie (Cni), créé quelques années plus tôt par le gouvernement. Dans cette instance destinée à renforcer la compétitivité de chacune des filières industrielles hexagonales, la confédération est fortement engagée. « Philippe Martinez nous a proposé de venir exposer notre projet. Et de le faire au sein du comité dédié aux technologies de la santé. Cette proposition bouleversera le cours des choses », confie Franck Perrin. Les syndicalistes parviendront en effet à convaincre du bien-fondé de leur combat. Ils obtiendront à ce titre que des aides soient débloquées pour lancer trois projets, ces trois mêmes qui vont permettre aux sites de Thales et de Trixell à Moirans de monter en gamme et de prévoir un doublement des effectifs dans les cinq prochaines années. Et, grâce à la qualité du travail accompli, ils permettront à Franck Perrin de devenir pilote du comité stratégique devant lequel ils s’étaient présentés…

Désormais, à Thales Pont-Audemer

L’histoire pourrait se terminer là. Elle se poursuit. La Cgt Thales et Trixell se bat désormais pour la création d’un centre national d’industrialisation de l’imagerie médicale qui mettrait en commun l’expertise dont les Pme du secteur ont besoin pour avancer. Au-delà, tandis qu’à Pont-Audemer (Eure), Châtellerault (Vienne) ou Thonon-les-Bains (Haute-Savoie), des sites du groupe sont menacés, le syndicat se rend disponible pour partager son expérience. « Ce n’est qu’en s’ouvrant aux militants des autres entreprises et, avec eux, à la société civile, que l’on peut rassembler l’intelligence nécessaire à la définition d’un projet industriel, assurent ainsi Pascal Delouche et Franck Perrin. Ce n’est que de cette manière que l’on peut construire le rapport de force qui permettra de convaincre un employeur de poursuivre une activité qu’il ne perçoit que comme un coût… »

À Pont-Audemer, la Cgt est déjà passée aux travaux pratiques. Avec l’aide de la Fapt-Cgt, et en s’appuyant sur la mobilisation de tout son territoire, elle a convaincu la direction du groupe que la fabrication de puces électroniques n’était pas condamnée. Et, pour en faire la démonstration, sera créée une « commission de réindustrialisation » du site dans laquelle la direction tiendra sa place.

Martine Hassoun