La logique financière parasite l’intelligence et l’efficacité du travail. Des ingénieurs planchent sur des scénarios de sortie…

Bruno Levesque MaxPPP
Le collectif Ingénieurs-Ingénierie de l’Ugict vient d’organiser sa première initiative. Une rencontre au cœur de l’actualité.

L’année 2020 aura enregistré une augmentation de 30 % des licenciements. Des contre-performances comme celle-là, l’emploi industriel n’en avait pas recensé depuis des lustres. Et ce n’est pas tout. Ces dernières semaines chez Ibm, Boiron, Renault, Michelin, General Electric ou encore Airbus, les ingénieurs – ceux des secteurs clés de la recherche et développement – ont été parmi les catégories les plus touchées. Et la crise économique n’explique pas tout. Pour preuve, le scandale suscité par l’affaire Sanofi, ce fleuron de la pharmacie française qui, à force de tailler dans ses effectifs, a été incapable de fournir un vaccin contre le Covid, mais est parfaitement parvenu à verser des dividendes à ses actionnaires… Ainsi Sophie Binet, cosecrétaire générale de l’Ugict, introduit-elle le webinaire « Le rôle des ingénieurs dans la réindustrialisation ».

De quelle manière ceux-ci peuvent-ils défendre une autre logique, préserver l’outil de travail, la qualité et l’innovation ? Comment l’Ugict peut-elle agir pour défendre l’emploi, avancer vers la relocalisation des productions et agir ainsi dans le cadre de la transition écologique ? Ces questions sont essentielles. Il s’agit de préciser la manière par laquelle les salariés peuvent agir sur les choix stratégiques des sociétés, comment ils peuvent peser sur les politiques publiques censées favoriser la recherche et développement.
« Aussi difficile soit un licenciement pour l’individu qui le subit, il ne peut se résumer à un problème individuel, explique Sophie Binet. Les suppressions d’emplois nous concernent tous. Nous devons sortir d’urgence de la logique qui nous est imposée et que rien ne justifie. L’innovation est la condition qui nous permettra d’affronter les défis sociaux qui nous sont lancés, et de répondre aux questions environnementales qui se dressent devant nous. Cette réalité doit être entendue. Nous devons nous donner les moyens pour qu’il en soit ainsi. »

Parmi la soixantaine de participants, Emmanuel Reich, expert au sein du cabinet Syndex, est le premier intervenant à prendre la parole à sa suite. Il consacre son intervention à caractériser les licenciements en cours. Des licenciements trop souvent boursiers, expose-t-il. Des « restructurations d’aubaine », qui, comme chez Nexans, Nokia et Sanofi, ont instrumentalisé la pandémie pour annoncer des plans sociaux justifiés, non par les difficultés liées à la crise sanitaire mais, simplement, par des logiques purement financières. Les pouvoirs publics, précise-t-il, auraient pu s’y opposer. À force de créer des dispositifs destinés à réduire encore et toujours la masse salariale, ils ont agi à l’inverse, en offrant aux chefs d’entreprise des moyens supplémentaires pour agir.

Dénoncer les licenciements boursiers pour ce qu’ils sont

L’un après l’autre et chacun à leur façon, Élodie Decerle, ingénieure chez Nokia, Dominique Rebas, ingénieure logiciel chez Renault, ou encore Jean-Marc Colx, ingénieur chez Edf, décriront les conséquences d’une telle politique*. Ils le feront en insistant sur la pression qui a envahi les organisations et sur la dégradation des conditions de travail, tout particulièrement chez les sous-traitants. En soulignant également la perte de savoir-faire qu’engendrent déjà ces suppressions massives d’emplois et la difficulté à transmettre les compétences d’une génération à l’autre. Sur une 5G économe, des voitures électriques accessibles ou un accès facilité à l’énergie, diront-ils, beaucoup de choses pourraient être conçues. Il faudrait pour cela que les entreprises fassent le choix du développement et de l’investissement plutôt que celui de la délocalisation et de la sous-traitance. « La conséquence en est simple, dénoncent-ils, nous ne faisons plus notre métier. Nous sommes contraints de tourner le dos aux travaux de conception pour nous consacrer à la gestion des fournisseurs. »

La coopération émerge comme un atout majeur en termes d’efficacité

Sylvain Delaître, chercheur chez Thales, rappelle cependant que rien n’est inéluctable. Pour preuve, souligne-t‑il, la décision d’Apple de relocaliser la production de ses puces électroniques aux États-Unis. Une remarque qui introduit la réflexion inscrite à l’ordre du jour sur les alternatives possibles à la logique financière qui ronge les organisations. Quelques certitudes sont alors avancées, parmi lesquelles la primauté de la coopération sur la concurrence de tous contre tous – une coopération sans laquelle Airbus n’aurait pas vu le jour – et la puissance des services publics de la santé, des transports ou encore de l’éducation – sans lesquels l’industrie et les circuits courts seraient impossibles. D’une mise sous contrôle des aides publiques, il est aussi question. Et pour commencer, insiste Sophie Binet, un droit de regard sur les milliards distribués au titre du crédit impôt recherche.

Rapporteuse d’un avis au Conseil économique social et environnemental (Cese) sur le projet de loi 2020 de programmation pluriannuelle de la recherche, Sylviane Lejeune, membre de la direction de l’Ugict, insiste sur l’importance du maintien en France de toute la filière industrielle, de la recherche à la production, les différentes étapes de la conception étant indispensables l’une à l’autre pour pérenniser le secteur. Mais, signe des temps, c’est aussi de démocratie et de droits nouveaux qu’il est question. Patrice Thébault, délégué syndical central Cgt d’Airbus, en défend le principe pour permettre aux salariés, aux syndicats et, avec eux, aux usagers de repenser la stratégie des entreprises pour la mettre au service de tous. Au service de « l’intérêt commun » et non de celui de quelques-uns.

Martine Hassoun

*certains noms ont été changés