Crise de l’énergie  : habillés pour l’hiver ?

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Certes, il est question de porter un col roulé, d’éteindre la Wi-Fi ou d’arrêter d’utiliser un sèche-linge. Mais la presse se saisit aussi de la crise pour questionner la libéralisation du marché de l’énergie, alors que de nombreux secteurs industriels sont déjà en difficulté. Salutaire.

«  Parce que nous allons vers un hiver très compliqué  », prévient un expert des questions énergétiques sur FranceTvInfo, accordons-nous un peu de légèreté. C’est la tonalité choisie par un certain nombre d’éditorialistes lorsqu’ils évoquent le retour au bureau, comme un moyen d’économiser l’énergie… chez soi. Ainsi en est-il de Guillemette Faure, chroniqueuse pour M Le Mag, dans un billet titré «  “Je serai chez moi juste pour dormir”  : le bureau pour économiser plus  ». Retour au monde d’avant  ? Elle ironise  : «  Dans les entreprises aux services de frais généraux plus stricts, la réunion en présentiel, cet art tombé en désuétude pendant les années Covid, permettra de se réchauffer en groupe. On ne cherchera plus à alléger le nombre de participants autour de la table, n’importe qui passant dans le couloir fera l’affaire. Plus on sera, plus on se tiendra chaud.  » Au nord de la Loire, le salarié sur «  site  » qui frissonne déjà en ce début de mois d’octobre, n’ose y croire et éprouve quelques difficultés à se projeter ainsi dans un monde de chaleur humaine.

Si d’autres, comme Ronan Planchon, dans Le Figaro, raillent le col roulé de Bruno Le Maire ou l’invitation d’Olivier Véran à bien penser à éteindre la lumière en sortant de son domicile, on revient cependant assez vite à plus sérieux. La presse est en effet globalement alarmiste  : «  Gaz, des économies plus que jamais “cruciales” pour l’Europe  », titrent Les Échos après avoir mis en garde contre les menaces qui pèsent sur l’industrie  : «  C’est un record l’an dernier qu’on a peu de chances de revoir de sitôt, celui de 150 créations nettes d’usines en France, écrit Matthieu Quiret. La crise énergétique est même en train de donner un violent coup de frein à la relocalisation des chaînes de valeur que la pandémie avait inspirée. L’explosion des factures d’électricité et de gaz grippe l’industrie européenne et la liste de ceux qui toussent enfle.  »

E comme «  Énergie  », S comme  «  Sobriété  »

Ils se trouvent dans les secteurs du textile, du papier, de la chimie, de la sidérurgie… énumère Le Monde en citant un chiffre  : en juillet 2022, la production industrielle a chuté de 2,3  % sur l’ensemble de la zone euro. Visite d’une de ces usines en difficulté avec un reporter du New York Times dont le récit, traduit et publié par Courrier international du 29 septembre, nous fait entrer dans une verrerie du Pas-de-Calais, propriété du groupe Arc. Depuis cet été, écrit-il, sa facture énergétique «  est passée à 75 millions d’euros, alors qu’elle était de 19 millions d’euros il y un an  »  : en septembre, 1 600 salariés ont été «  invités  » à rester chez eux deux jours par semaine.

Pour comprendre les raisons de la crise, allons directement à la lettre E comme « Énergie  » dans Mon dictionnaire de l’économie de Thomas Porcher (Fayard, septembre 2022). Invité de la matinale de France Inter, l’économiste invite les auditeurs à porter un regard rétrospectif pour mieux en saisir les enjeux. «  Si on en est à dire aux Français qu’il faut mettre le chauffage à 19 degrés, cela veut dire qu’il y a eu des réformes en amont qui ont mis le système énergétique à plat  », comme le démantèlement d’Edf, «  parce qu’il fallait casser les monopoles publics  ». Il critique aussi les effets dévastateurs des politiques de «  stop and go  » qui ont notamment affecté le solaire ou le nucléaire.

Des oligopoles qui se frottent les mains

Cette critique de la libéralisation du marché de l’énergie est mise en débat dans de nombreux médias, y compris par Le Figaro. Dans un monde qui avance vers la récession, «  seuls les oligopoles de l’énergie se frottent les mains  », montre Raúl Sampognaro, économiste à l’Ofce, dans Le Monde diplomatique (octobre 2022) en décrivant les mécanismes d’un transfert massif de ressources  : «  Des poches des salariés et du reste du tissu productif vers ce qui ressemble de plus en plus à un secteur rentier.  » À eux les profits  ; aux autres l’appel à la sobriété. Mais pourquoi est-il si difficile de se modérer  ? La réponse, à lire dans Philosophie magazine (octobre 2022), est à la fois individuelle et collective.

Christine Labbe