Droit à l’avortement  : ondes de choc

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Même attendue, la décision de la Cour suprême des États-Unis n’en provoque pas mois un séisme pouvant entraîner des répliques, dont la remise en cause d’autres droits fondamentaux.

Dans les colonnes du New York Times, c’est un jour de tristesse… et de révolte. Après la décision de la Cour suprême américaine d’invalider l’arrêt Roe vs Wade qui, depuis 1973, accordait aux Américaines le droit d’avorter, centres-villes, parcs et avenues ont immédiatement été le théâtre de manifestations plus ou moins coordonnées. À Louisville (Kentucky), Los Angeles (Californie), Chicago (Illinois), Knoxville (Tennessee), Salt Lake city (Utah) ou New York. Le quotidien écrit  : «  Environ huit Américains sur dix sont favorables au droit à l’avortement et s’opposent à l’annulation de l’arrêt Roe vs Wade […]. Beaucoup de ceux qui sont descendus dans la rue ont déclaré que l’arrêt les avait stupéfiés en réalisant le changement radical qui était sur le point d’affecter une grande partie de la nation.  »

Ce changement, il est ainsi résumé dans Libération, qui cite les propos tenus quelques mois plus tôt par Laurence Tribe, professeur de droit à Harvard  : «  Ce serait la première fois que l’on ferait demi-tour dans l’histoire de notre nation, dont l’inclination jusqu’ici était d’accroître les droits.  » Nous y voilà  : «  J’aurai moins de droits que ma mère  », titre le quotidien en reprenant un des slogans entendus à Manhattan.

Les entreprises avaient eu le temps de s’y préparer. Dans la foulée de l’arrêt de la Cour suprême, les journaux américains publient une liste de celles qui se disent prêtes à couvrir les dépenses de leur salariées, contraintes à l’avenir de voyager pour avorter  : Accenture, Meta, Uber, BuzzFeed… elles sont, au 27 juin 2022, une quarantaine. Une position que Le Monde,tout en répertoriant celles qui ne sont pas dans la liste (General Motors, McDonald’s, Walmart…) situe «  entre soutien et gêne  », avant d’expliquer  : «  Les entreprises doivent aussi trouver un équilibre entre l’émotion, les revendications de leurs employés et de certains de leurs clients choqués et leurs interlocuteurs républicains  », ces derniers approuvant à 78  % la décision de la Cour suprême.

Depuis la nomination, par Donald Trump, de trois juges conservateurs entre 2017 et 2020, la décision était en effet anticipée, rappelle Alexis Busson dans Politis, en alertant  : nommés à vie, les juges de la Cour «  n’en sont qu’au début de leur entreprise de détricotage des acquis progressistes. L’un d’eux, Clarence Thomas, a expliqué que d’autres doits (mariage homosexuel, contraception, relations intimes entre personnes de même sexe) pourraient suivre  ». Sans compter le droit environnemental, les juges niant, presque simultanément, l’autorité de l’Agence pour l’environnement américaine pour réduire les gaz à effet de serre. C’est ce qui fait dire à Bill McKibben dans le New Yorker du 30 juin  : «  Dans une décision destructrice, la Cour Suprême tente de renverser le climat.  »

Si la droite religieuse américaine triomphe, c’est «  sans doute pour longtemps  », prévient Le Monde. Même attendue, la décision n’en provoque pas moins un séisme, affirment ainsi les éditorialistes à l’unisson. Dans ce moment de basculement, «  les femmes, comme les minorités raciales, sont les premières attaquées dans ce qui est une vague contre la démocratie  », analyse Sylvie Laurent, historienne spécialiste des États-Unis dans un entretien à Médiapart.

Près de 50 millions d’entre elles sont, déjà, potentiellement concernées, au fur et à mesure des interdictions promulguées par les États. Et en particulier les plus pauvres. Cette question des inégalités est notamment mise en évidence par Rachel Silvera, maîtresse de conférences à l’université Paris-Nanterre, sur son blog hébergé par Alternatives économiques  : «  Les femmes ne sont pas toutes égales face à la contraception et à l’avortement. Différentes études montrent que les trois quarts des Ivg concernent les Américaines pauvres ou à faibles revenus, appartenant le plus souvent aux minorités ethniques. Ces femmes n’ont généralement pas accès aux soins de santé, ni à un moyen contraceptif, et ne pourront certainement par faire des centaines de kilomètres pour avorter.  »

Mais l’Ivg est bien « un combat mondial », titre le 1 (n°104, 6 juillet 2022) qui publie une cartographie critique de l’accès à l’avortement dans le monde et des conséquences de sa proscription. A Paris, «  Avorter est un droit fondamental  » rappellent ainsi les manifestantes et manifestants mobilisés dans plusieurs villes de France, le 2 juillet, notamment pour réclamer son inscription dans la Constitution. Dans les colonnes de L’Humanité du 4 juillet 2022, le reportage de Kareen Janselme s’ouvre sur cette réalité  : «  On sera toujours obligé de se battre.  »

Christine Labbe