La réforme du lycée ne calcule pas les filles

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Options - Le journal de l'Ugict-CGT
Le pourcentage de filles passant un bac à dominante scientifique avoisine celui… de 1994. ©Frédéric Cirou/AltoPress/Maxppp
Deux ans de réforme Blanquer ont annulé vingt ans de progression des filles dans les bacs scientifiques. Ce qui compromet leur accès à certaines filières sélectives. CQFD ?

Retour au bon vieux temps où les filles savaient rester à leur place ? Le triptyque «  mathématiques + physique-chimie + sciences de la vie et de la Terre  », qui continue d’assurer parcours d’excellence et carrières prometteuses, semble plus que jamais réservé aux garçons. Les filles seraient plus à l’aise avec le français, les langues ou les sciences humaines, et opteraient tout naturellement pour ces cursus réputés plus accessibles ! On ne pensait pas que ces clichés sexistes pouvaient encore imprégner à ce point les parcours scolaires. Pourtant, une note de la Depp (Direction de l’évaluation, de la prospective et de la performance) publiée en décembre dernier témoigne que la réforme du lycée et du bac en filière générale, appliquée depuis la rentrée 2019, a même renforcé ces tendances à assigner les élèves à des comportements défavorisant les filles.

Avec la sortie des mathématiques du tronc commun dès la fin de seconde, 41 % des lycéens ont été poussés à arrêter les maths, et pas seulement à cause du niveau exigé pour accéder à la spécialité maths. Parmi ceux qui entrent en première, la moitié des filles y renonce en terminale, au moment où il faut arbitrer en ne gardant que deux spécialités, contre 30 % des garçons seulement. Ainsi, en à peine deux ans de réforme Blanquer, le pourcentage de filles passant un bac à dominante scientifique est redescendu en dessous de son niveau de 1994 (40 %). En 2019, les filles représentaient 47,5 % des élèves de terminale S (ce qui représentait 43,6 % des filles en filière générale). En 2021, elles ne sont plus que 39,8 % parmi ceux qui ont gardé la spécialité maths en terminale (soit 24,4 % du total des lycéennes en filière générale). L’écart se creuse, passant de 19 à 25 points avec les garçons, dont 62,4 % allaient en terminale S, et 49,7 % ont gardé la spécialité maths en terminale dans la nouvelle réforme. Mais le ministre Blanquer reste en partie dans le déni et se félicite que les filles représentent… un quart des effectifs en classes préparatoires scientifiques, antichambres des écoles d’ingénieurs.

Retour en force des déterminismes sexistes… et sociaux

L’objectif affiché de cette réforme était d’offrir des choix plus diversifiés aux lycéens. Dans la réalité, ces choix n’en sont pas. Certes, de nouvelles matières comme histoire-géographie-géopolitique ou sciences de l’ingénieur sont proposées en classe de première et de terminale, notamment dans le cadre des spécialités, qui deviennent déterminantes pour la suite des études. Il en faut trois (de quatre heures hebdomadaires) en première et deux (de six heures) en terminale. Faire des mathématiques une spécialité a donc faussé la donne. Si on l’abandonne en terminale, on peut certes continuer avec une option de trois heures en «  mathématiques complémentaires  » à un niveau plus simple que ce qui était proposé avant aux classes de terminale « économique et social ». Ceux qui gardent la spécialité peuvent au contraire prendre en plus une option «  mathématiques expertes », trois heures supplémentaires à un niveau plus complexe, qui ne sont pas accessibles partout et qui portent le nombre d’heures de maths à neuf par semaine  : les filles représentent seulement 31,4 % des lycéens qui prennent cette option.

Les effets pervers de ce système étaient d’emblée visibles. Comme s’en sont inquiétés de nombreux enseignants en mathématiques, la réforme oblige des adolescents et adolescentes de 14 ans à arrêter les maths dès la fin de la seconde, et à s’interdire, souvent sans le savoir, l’accès à de nombreux parcours de formation où un certain niveau en maths sera requis. Le Snes-Fsu estime qu’avant la réforme il n’y avait pas plus de 13 % des lycéens de la filière générale qui ne faisaient plus du tout de maths, et les enseignants vivent mal que désormais leur matière ne soit plus considérée comme indispensable à la culture générale et serve à sélectionner les meilleurs, même quand ils ont envie de faire autre chose. Les réformateurs peuvent donc difficilement prétendre que leur objectif n’était pas de renforcer le niveau d’une élite restreinte.

Exit le vivier de talents chez les filles ou chez les non-matheux

Les milieux privilégiés et bien informés ont compris d’emblée que la stratégie pour que leurs enfants s’assurent des parcours d’excellence dans le supérieur restait la même  : être un bon matheux. Leurs enfants sont majoritaires en spécialité maths en terminale. La réforme a transformé les années lycée en course à l’évaluation, puisque désormais le contrôle continu entre pour 40 % dans la note du bac, d’autant que la plateforme d’orientation Parcoursup répond aux demandes des lycéens au printemps, donc bien avant l’obtention du bac. Les critères de sélection restent extrêmement opaques, mais un discours revient dans toutes les filières  : les matheux sont des élèves solides, autonomes et organisés, donc prioritaires ! Dans un système où les places sont chères parce que l’État ne veut plus mettre les moyens nécessaires à la formation de tous les jeunes, avoir continué les maths jusqu’au bac – quitte à se payer des cours de soutien – est devenu un signe de distinction et un atout, même en droit ou en Staps (sciences et techniques des activités physiques et sportives) !

La réforme du lycée va encore creuser les inégalités au détriment des élèves des familles modestes, qui souvent y réussissent moins et sont moins bien informés pour survivre à une sélection et au tri social opéré par Parcoursup. Mais comment se fait-il que les filles, souvent meilleures à l’école, tous milieux sociaux confondus, ne bénéficient pas de ce système ? Le phénomène est bien documenté par la recherche… en sciences humaines. Comme la réussite passe par les maths, tout est fait pour que les garçons s’y investissent plus volontiers et y soient plus valorisés. Rien n’est mis en œuvre pour que les filles trouvent gratifiant de s’intéresser aux maths, soient encouragées et félicitées quand elles se projettent malgré tout dans des carrières scientifiques. Tout est fait inconsciemment ou pas pour que les filles développent d’autres capacités et comportements, et soient même persuadées que les maths ne sont pas faites pour elles (même la langue trahit les mentalités). Aucune étude scientifique sérieuse n’a pu prouver que le cerveau des filles était naturellement réfractaire à la logique ou à la rationalité. Pourtant, une fille brillante en mathématiques se trouvera souvent illégitime et moins en confiance qu’un garçon moins bon matheux qu’elle.

C’est ainsi que la France se prive d’un vivier de jeunes femmes talentueuses, et leur interdit des parcours peut-être exceptionnels dans les mathématiques et, au-delà, dans l’innovation technologique, médicale, l’informatique. Même les classes préparatoires aux écoles de commerce (Ecg), qui acceptaient volontiers les bacheliers ES (économique et social), où les filles étaient majoritaires, refusent désormais les candidatures de lycéens n’ayant pas gardé au moins une option maths en terminale, et remarquent que leurs effectifs ont fondu de 9 % en deux ans. Non, cette réforme n’a pas pour but d’aider les lycéens à développer leur curiosité intellectuelle pour mieux choisir leur orientation. Elle est faite pour sélectionner et trier avec efficacité.

Valérie Géraud