Pandémie : à l’Éducation nationale, le « débrouillez-vous ! » atteint ses limites

Les classes sont restées ouvertes sans que les enseignants puissent assurer la continuité pédagogique. ©PHOTOPQR/VOIX DU NORD/MAXPPP
Épuisés et exaspérés, les personnels de l’Éducation nationale, soutenus par la Fcpe, la principale fédération de parents d’élèves, appelaient à une journée nationale d’action le 13 janvier. État des lieux avec Isabelle Vuillet, cosecrétaire générale de la Cgt Éduc’action.

La journée d’action du 13 janvier (1) a permis aux personnels d’exprimer leur colère contre la gestion catastrophique de la pandémie au sein des établissements scolaires.
Comment caractérisez-vous la situation à la mi-janvier ?

Depuis décembre déjà, les absences, les débrayages, les mouvements de colère se sont multipliés un peu partout, témoignant de l’épuisement et de la grande lassitude des collègues, de leur sentiment de ne pas être soutenus par l’institution pour assurer la continuité des enseignements. Malgré des signaux alarmants concernant la diffusion du virus, et la difficulté croissante des équipes comme des élèves à s’adapter, le ministère a persisté à assurer que la situation était normale et que les établissements scolaires n’étaient pas plus exposés que d’autres lieux. La progression galopante du nouveau variant, pourtant prévisible, ainsi que le protocole de rentrée improvisé, dont nous avons appris le contenu la veille au soir par la presse et qui s’est avéré inapplicable au bout de trois jours, ont achevé de mettre le feu aux poudres.

Faute d’anticipation, le chaos s’est installé pendant plusieurs jours, dans les établissements mais aussi dans les laboratoires, engorgés d’enfants censés présenter trois tests négatifs en une semaine pour pouvoir rester à l’école ! On a demandé aux personnels de se débrouiller pour, par exemple, vérifier les attestations de tests négatifs des élèves fournies par les parents ; mais on leur a refusé un soutien administratif, sans doute pour faire des économies coûte que coûte, en comptant sur leur conscience professionnelle et leur abnégation. Rien n’a été fait non plus pour équiper les personnels – et les élèves – de masques suffisamment protecteurs. Nous disposons de masques en tissu et, face à la pression, le Premier ministre vient d’annoncer la distribution de masques FFP1, moins filtrants que les FFP2, d’ici fin janvier !

C’est par dizaines de milliers que les enfants et les jeunes, non vaccinés pour la plupart, ont été touchés par le Covid, mais les classes sont restées ouvertes, à moitié vides, sans que les enseignants puissent assurer la continuité pédagogique. De très nombreux collègues ont également été contaminés, ce qui rend la gestion des classes d’autant plus difficile. Dans l’immédiat, nous demandons que les conditions matérielles soient réunies pour que les cours reprennent dans des conditions sanitaires acceptables, avec des masques pour tous, une bonne aération des salles, des capteurs de CO2, des autotests. En ce qui concerne les moyens humains, il n’y a plus de remplaçants disponibles, il est urgent d’embaucher, des candidats aux concours sur liste complémentaire par exemple, qui ne demandent qu’à se rendre utiles. Et il est hors de question de solliciter les enseignants à la retraite, comme l’a un moment suggéré M. Blanquer, qui sont des personnes à risque !

Comment expliquer le manque de soutien de l’institution, et tout particulièrement du ministre ?

Le ministre semble ne pas se soucier de savoir commentle bateau fait pour ne pas sombrer, même s’il navigue à vue et que les personnels écopent. Le déni, l’improvisation et la négligence vont laisser des traces. Travailler dans ces conditions d’insécurité pour nous comme pour nos élèves, savoir que ce seront encore les plus en difficulté qui vont être éloignés de l’école, avoir du mal à rattraper les cours, c’est insupportable. Nous avons fait des propositions à plusieurs reprises depuis le début de la pandémie, pour anticiper ce type de situation et empêcher une telle dégradation des conditions d’enseignement et d’apprentissage pour les élèves. Mais la question des coûts semble prioritaire : ainsi, le ministère a transféré la charge de l’achat de certains matériels aux collectivités territoriales, qui pourtant ne disposent pas des mêmes moyens pour protéger les élèves et les personnels. De même, le ministère n’a pas tenu à dédoubler certaines classes, ni à renforcer les équipes enseignantes pour aider les élèves en difficulté – qui ont décroché lors des phases de confinement ou d’isolement – à « raccrocher » et à sortir d’une dynamique d’échec scolaire.

Peut-on affirmer que le déficit de dialogue social au sein de l’Éducation nationale s’est encore creusé ?

Dans sa gestion de la crise comme pour le reste, le ministre organise des réunions et communique, mais uniquement pour imposer ses choix. Depuis deux ans, nous avons dû nous adapter et nous débrouiller, au gré des décisions prises sans concertation et annoncées du jour au lendemain. Et ça continue, ce qui a ancré dans l’esprit des personnels qu’ils n’étaient que des pions interchangeables et a affecté le sens que nous donnons à notre travail. Cette gestion des élèves – et des ressources humaines –, qui veut faire croire que l’école peut fonctionner à moindre coût, plus que des urgences sanitaires ou éducatives, nous a obligés à prendre en charge seuls notre travail, en mode très dégradé, et a généré encore plus de défiance.

Au niveau national aussi, les personnels – et leurs représentants syndicaux – sont consultés, mais seulement pour qu’ils approuvent ou se prononcent sur l’une ou l’autre des options proposées par le ministère, comme ce fut le cas pour la prime d’attractivité : la seule marge de manœuvre proposée aux syndicats était  de décider jusqu’à quel échelon cette prime serait attribuée. Et, de fait, les revendications concernant les enseignants avec plus d’ancienneté ont été  ignorées.

L’attractivité des métiers de l’Éducation nationale vous semble-t-elle perçue comme une priorité ?

Pour l’heure, il nous semble urgent de déployer tous les moyens pour réintégrer tous nos élèves à l’école. Il ne suffit pas de fermer les yeux sur les réalités de terrain en répétant à l’infini que les écoles resteront ouvertes et que cela suffit à assurer la continuité pédagogique pour tous. Le 11 janvier, plus de 10 400 classes étaient fermées, et des dizaines de milliers d’élèves, absents parce que testés positifs ou cas contact. Les assouplissements du protocole n’y changeront rien.

Très vite, une fois que des moyens matériels nous permettront d’être mieux protégés, il faudra du personnel et des enseignants en plus pour aider les élèves en difficulté à retrouver des rythmes d’apprentissage. À court terme, il est urgent en effet de remédier au déclassement persistant des métiers de l’Éducation nationale, bien antérieur à la crise sanitaire, mais que cette crise a particulièrement mis en lumière. Les parents se sont rendus compte lors des confinements à quel point notre métier était difficile, à quel point les enseignants s’engageaient pour leurs élèves.

Nous venons d’examiner l’évolution des salaires d’enseignants, alors que notre métier a été revalorisé au niveau master en 2010. Il y a vingt-cinq ans, un professeur certifié commençait avec un salaire mensuel équivalent à 1,55 smic et terminait sa carrière, au mieux, avec 3,52 smic. Aujourd’hui, il commence avec 1,14 smic (1,31 smic pour un agrégé) et termine au mieux avec 2,4 smic. C’est ce qui s’appelle un décrochage. L’augmentation des salaires s’avère un levier indispensable pour réaffirmer la place et l’importance de l’éducation et recruter des candidats qui, sinon, iront exercer leurs compétences ailleurs – c’est déjà le cas pour certaines disciplines, en particulier les matières scientifiques. La Cgt Éduc’action s’inscrira donc aussi dans les mobilisations du mois de janvier (notamment le 27) pour des augmentations salariales particulièrement indispensables dans la fonction publique.

(1) À l’appel de Snuipp-Fsu, Fo, Unsa, Snes-Fsu, Cgt-Éduc’action, Sud, Snalc, Cfdt.

Propos recueillis par Valérie Géraud