Presse et édition  : entre les mains d’un seul  ?

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© Pessin
Actionnaire principal de Vivendi, Vincent Bolloré a constitué un empire médiatique, appelé encore à grandir après l’Opa sur le groupe Lagardère. Des voix s’élèvent pour enrayer ce processus.

Stop ou encore  ? Souvent utilisée avec facilité, l’expression retrouve tout son sens dès lors qu’elle interroge la stratégie de Vincent Bolloré visant à constituer un immense empire médiatique. Actionnaire principal de Vivendi, il est désormais propriétaire de Canal+, de C8, de CNews, du groupe d’édition Editis ou du groupe de presse Prisma (Capital, Geo, Gala, Télé-loisirs…). Pour un collectif de syndicats, dont le Snj-Cgt, et d’associations, la réponse est  : «  Stop  !  » Dans une tribune, «  Pour la liberté de la presse et la démocratie, stoppons Bolloré  », le site Reporterre relaie l’appel du collectif  : «  Cette concentration de médias est sans précédent dans notre histoire. Elle renverse les principes démocratiques garantis depuis la Libération, et tous les progrès de la liberté de la presse, du droit d’informer et des médias.  »

Des conditions intenables pour les libraires indépendants

Bientôt, d’ailleurs, Vincent Bolloré pourrait posséder plus de 70  % des livres scolaires, la moitié des livres de poche et une centaine de maisons d’édition. Dans un article de Télérama (no 3762, 16 février 2022), «  Main basse sur le livre  », Olivier Milot alerte ainsi sur les conséquences de cette stratégie. Et s’inquiète  : «  Comment imaginer qu’ils puissent ne faire qu’un  ?  » «  Un  », ce serait le résultat de l’Opa lancée en septembre dernier par Vivendi sur le groupe Lagardère. La liste est longue des maisons d’édition qui composent ces deux groupes  : Grasset, Stock, Fayard, Larousse… pour Hachette (Lagardère)  ; Plon, Nathan, 10/18, La Découverte, Bordas… pour Editis (Vivendi). Olivier Milot en décrit l’impact sur les libraires  : «  Le poids cumulé des deux groupes est trop important. Ils représentent plus de la moitié du chiffre d’affaires des libraires, qui craignent de se voir imposer des conditions commerciales plus dures dans un rapport de force devenu intenable.  »

C’est bien tout le secteur de l’édition qui est concerné. Auditionné par la commission d’enquête sénatoriale sur la concentration des médias, Antoine Gallimard, s’exprimant au nom du Syndicat national de l’édition, en témoigne dans une déclaration reprise sur Public Sénat  : «  Cette perspective est une menace réelle pour tout le secteur. Elle peut mettre entre les mains d’un seul d’importants catalogues et les moyens effectifs de les exposer très largement […]. Un poids excessif des entreprises de médias sur les circuits de diffusion et les supports de promotion des livres risquerait d’assécher la diversité éditoriale en s’accaparant à leur seul profit l’attention du lectorat.  »

Les médias aussi profitables que le secteur du luxe  ?

L’argument du profit, justement. Il est en effet au centre du discours de Vincent Bolloré, dont l’audition devant les sénateurs, le 19 janvier dernier, est relatée par Mediapart. Dans l’article «  Bolloré, la marche vers un empire médiatique  », Martine Orange met en garde  : «  Vincent Bolloré a expliqué sans rire les raisons de son attirance  : “Contrairement aux croyances répandues, les médias sont le deuxième secteur le plus rentable au monde, après le luxe.” La communication aussi rentable que le luxe  ? Personne n’a relevé l’assertion, à rebours de tous les constats. Mais pour Vincent Bolloré elle a un mérite immense  : elle justifie sa présence dans ce secteur, ses vues expansionnistes. L’argent est un motif avouable, bien plus que tous les autres.  »

Qui sont  : l’influence politique  ? le pouvoir  ? Dans Le Monde, une enquête de Raphaëlle Bacqué et Ariane Chemin, «  Comment Vincent Bolloré mobilise son empire médiatique pour peser sur la présidentielle  », décrit les différentes étapes qui ont conduit à «  un raid politique et idéologique  ». «  Jamais [un groupe de médias] n’aura été mis aussi rapidement au service d’un dessein politique, écrivent-elles. En quelques mois, [la 14e fortune de France] a bâti un pôle réactionnaire qui s’étend de l’audiovisuel jusqu’à l’édition.  » C’est aussi ce que montre le dossier du site Les Jours sur Bolloré, «  L’empire – Comment Bolloré a mangé Canal+  », qui, épisode après épisode, écrit la chronique du management «  Bolloré  » au sein de la chaîne cryptée. Dès 2015, un projet de procès-verbal du comité d’entreprise de l’unité économique et sociale (Ues) de Canal, dans l’épisode «  La terreur fait bouger les gens  », évoquait déjà ce management. Un début.

Christine Labbe