États-Unis  : les 32 heures, «  farce progressiste  »  ?

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«  L’espace de bureau  »  : mois après mois, le New Yorker poursuit, dans cette rubrique dédiée, son travail de réflexion sur les transformations du travail. Après s’être demandé si, avec l’essor du travail à distance, «  Aller au bureau n’était pas en train de devenir un mode de travail “disruptif”  ?  », le journal pose une nouvelle question qui peut surprendre  : «  Réduire le temps de travail hebdomadaire pourrait-il résoudre le problème croissant de l’épuisement professionnel  ?  » Cal Newport, professeur associé à l’université de Georgetown et auteur de ce blog publié intégralement sur le compte Instagram du magazine, campe ainsi le décor  : «  Il y a cinq ans, une loi sur les 32 heures, considérée comme une “farce progressiste”, aurait été rejetée. Aujourd’hui, elle est soutenue par au moins une centaine de membres du Congrès.  » Parce qu’il y a longtemps eu «  une inadéquation intrinsèque entre la culture américaine de l’agitation et un appel à travailler moins  », il reconnaît volontiers l’effet de surprise provoqué par ce questionnement.

Mais, avec la pandémie, cette «  inadéquation intrinsèque  » est bien interrogée. Notamment par l’élu démocrate de Californie Mark Takano, qui, l’été dernier, a déposé un projet de loi visant à instaurer la semaine de quatre jours. Cal Newport cite les propos de l’élu  : «  Après presque deux ans de pandémie obligeant des millions de travailleurs à expérimenter le travail à distance, on peut dire que nous ne pouvons pas simplement revenir “à la normale”, car “la normale” ne marchait tout simplement pas.  » Si, selon un centre d’études, les travailleurs américains sont maintenant parmi les «  plus stressés dans le monde  », l’auteur cite un autre argument pour ralentir le rythme au travail  : les résultats d’une enquête menée en Islande démontrant un lien entre réduction du temps de travail et diminution du stress et augmentation des temps de socialisation et de loisirs.

Une configuration de travail de moins en moins soutenable

Surtout, Cal Newport inscrit sa réflexion dans le temps long en replaçant la réduction du temps de travail dans le «  mouvement du slow  » (pour «  lent  »), apparu au cœur des années 1990  : «  slow food  » par opposition au fast-food et, désormais, le «  slow work  », symbolisé schématiquement, pour lui, par la mise en place des 35 heures en France, en 1998… Plus de vingt ans après, les États-Unis pourraient-ils opérer une révolution culturelle en adoptant les 32 heures  ? La situation, montre-t-il, pourrait en tout cas «  revitaliser un appel à la modération  » dans une société où la configuration du travail est de moins en moins soutenable, singulièrement pour les femmes. Mais il prévient  : «  Cela ne suffira pas à guérir les maux des travailleurs, bloqués derrière leurs ordinateurs et submergés par un flot de mails […]. Le problème n’est pas le nombre d’heures que l’on vous demande de travailler, mais le volume de travail que l’on vous assigne à tout moment.  » Doit-on opposer les deux  ?

Christine Labbe