Dans les maisons de retraite privées, l’obsession marchande

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© Pessin

Et si l’on commençait par esquisser un sourire  ? Le pari n’est pas facile, mais il est tenté par Le Canard enchaîné (édition du mercredi 26 janvier 2022)  : «  Un livre qui fait chuter le cours de Bourse d’une entreprise, ça rassure sur la force de l’écrit  », suggère ainsi l’hebdomadaire satirique dans un éditorial. Il s’agit en l’occurrence du livre de Victor Castanet, Les Fossoyeurs, enquête réalisée dans une maison de retraite privée du groupe Orpea. Les bonnes feuilles de cet ouvrage parues deux jours plus tôt dans Le Monde reviennent alors comme un boomerang sur les dirigeants du groupe français, leader européen des maisons de retraite privées. Elles montrent, note Le Canard, que «  l’obsession comptable prévaut dans ces Ehpad privés, où les personnes âgées ne sont plus que les variables d’ajustement d’une machine à cash  ».

C’est à un décryptage du modèle économique de ces établissements que s’attellent d’emblée la plupart des journaux. Un modèle «  intenable  », titre Le Monde, qui écrit  : «  Le grand âge et la dépendance sont devenus un marché, le terrain de chasse de fonds d’investissement très actifs qui favorisent l’émergence de grands groupes privés […].  » Comme Orpea, mais pas seulement  : Korian, également coté en Bourse, ou DomusVi, «  proie de fonds d’investissement  », sont aussi cités. Si Les Échos ne parlent pas «  d’une machine à cash  », ils résument ainsi le système décrit par Victor Castanet  : «  […] un mélange explosif d’extrême financiarisation et d’argent public mal contrôlé.  » Solveig Godeluck précise les trois mécanismes grâce auxquels Orpea parvient à faire de la marge sur les parties des services financés par l’argent public  : un système de rétrocessions, la pression sur les taux d’occupation et la gestion des effectifs.

Un modèle économique «  intenable  » et des Cdi «  introuvables  »

Mediapart part justement à la recherche des Cdi. Si le modèle économique est «  intenable », les Cdi seraient, eux, «  introuvables  », veut montrer une solide enquête qui fait témoigner ex- ou actuels employés et cadres du groupe. Ses auteurs écrivent  : «  Les effectifs sont souvent insuffisants, ce qui peut déboucher sur la maltraitance de résident.es, comme le dénoncent parlementaires, experts et syndicalistes, année après année. Plus encore dans les Ehpad privés à but lucratif. Ce sous-effectif criant a été éclairé d’une lumière crue par l’hécatombe du Covid-19 dans les maisons de retraite.  »

Car «  pas de méprise  », écrit en substance Jean-Emmanuel Ducoin dans un bloc-notes publié dans L’Humanité le 28 janvier et  titré «  Inhumanité(s), pour qui «  les “fossoyeurs” dont il s’agit ne sont pas les employés exploités et autres petites mains de ce monde si particulier (auxiliaires de vie, soignants, etc.)  ». Tous les médias mettent ainsi en évidence les témoignages de ces employés, souvent livrés dans la peur, tous métiers et catégories confondus. Ainsi, sur France 3 Provence-Alpes-Côte d’Azur, qui relate une première grève dans un Ehpad de Marignane (Bouches-du-Rhône), déclenchée après la sortie du livre  : «  “Dans mon équipe, on était plusieurs à se dire qu’on avait honte de travailler comme ça”, nous raconte une ancienne cadre de santé, en procédure de licenciement dans un autre établissement. “Parfois on a honte de soutenir le regard de certains patients, à qui l’on sait pertinemment que l’on ment quand on leur dit qu’ils auront droit à telle prise en charge, tel intervenant.”  »

Pourtant, on ne fait pas n’importe quoi dans ce pays  : c’est le message lancé par Brigitte Bourguignon, ministre chargée de l’Autonomie, en annonçant dans la matinale de France Inter du 1er février le lancement d’une double enquête, administrative et financière. Nous sommes d’accord. Sauf que l’on ne découvre pas l’ampleur du problème. Rien de nouveau, en effet, rappelle le Jdd  : «  Personnels, syndicats, familles de résident d’Ehpad… Ils sont nombreux à avoir tenté de mettre au jour un système d’optimisation des coûts dénoncé par le journaliste Victor Castanet.  » Trois syndicats (Cgt, Cfdt et Fo) ont depuis décidé de porter plainte contre Orpea, notamment pour discrimination syndicale.

Christine Labbe

Les Fossoyeurs

Victor Castanet
Fayard. 22,90 €