Marine marchande : Trop dur pour elles ?

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Photo : Maxppp
La Cgt s’appuie sur une étude sociologique pour dénoncer les conditions de travail dans la Marine marchande, en particulier celles des femmes.

« La longue traversée des officières de la Marine marchande, ethnographie d’un monde professionnel au prisme du genre » : c’est l’intitulé d’une thèse de sociologie soutenue fin 2014 par Jasmina Stepanovic, dans le cadre du Centre de recherche sur les liens sociaux (Cerlis) de l’université Paris‑V Descartes. Trop pointu pour attirer l’attention, y compris parmi les acteurs sociaux et syndicaux ? La chercheuse y aborde pourtant un grand nombre de problématiques contemporaines susceptibles d’interpeller bien au-delà de ce secteur, en particulier la féminisation de métiers historiquement marqués par une forte domination masculine, dans un contexte de mondialisation et de concurrence accrue.

Ce travail de fourmi, loin d’être désincarné, car s’appuyant sur des données chiffrées, des questionnaires et des entretiens, n’a pas manqué d’attirer l’attention des fédérations Cgt des Syndicats maritimes et des Officiers de la marine marchande. À la demande de la Cgt, il a été complété pendant l’année 2016, durant laquelle Jasmina Stepanovic et sa collègue Angèle Grövel ont analysé près de 750 réponses à un long questionnaire et mené une série d’entretiens plus ciblés. L’étude qui en résulte, diffusée en partenariat avec l’Ires (1), identifie tout d’abord les risques physiques ou psychologiques auxquels sont exposés les navigants, ainsi que leurs facteurs d’émergence. Elle se concentre ensuite sur le vécu des femmes navigantes (9,5 % des effectifs) notamment au regard de leur exposition aux violences sexistes et sexuelles.

Stress, fatigue et huis clos accentuent les tensions…

Les conditions de travail restent difficiles. Un milieu confiné, la promiscuité, l’isolement et un long éloignement de sa famille (en majorité plus de trois mois), les horaires à rallonge faute de personnel suffisant et le travail de nuit, la tension permanente due aux conditions de navigation, à la météo, à la sécurité, aux relations hiérarchiques entre collègues ou parfois avec les passagers : les navigants assument en partie la pénibilité de leur métier mais souffrent de l’intensification des rythmes de travail, des contraintes commerciales, des injonctions managériales et réglementaires, ce qui se traduit parfois par des pics de conflictualité à bord.

Un certain mal-être engendre aussi parfois des comportements à risques, comme une trop forte consommation d’alcool ou de substances illicites, mais surtout de nombreux accidents de travail (la moitié des salariés en ont déjà déclaré). Voire des cas de burn-out, en particulier chez les femmes, qui dans ce milieu très masculin, doivent en faire davantage pour se faire respecter. Les femmes sont en effet plus exposées du fait qu’elles doivent surmonter un sexisme historique, multiforme et pas toujours explicite, mais bien présent.

Certaines s’accommodent en partie des affiches, fonds d’écran, remarques et blagues salaces. Toutes ont le souci d’une apparence et d’un comportement les moins sexués possible pour être considérées comme des marins à part entière. Des anecdotes pourraient s’avérer drôles si elles n’étaient pas répétitives, par exemple l’obligation de laver ses dessous dans sa cabine pour ne pas se les faire subtiliser par un collègue en manque… Reste que 36 % d’entre elles déclarent avoir été victimes au moins une fois d’agression sexiste ou sexuelle, allant de la proposition insistante à la tentative d’attouchement, en passant par le geste déplacé. Mais aucune ne déclare avoir subi de viol, contrairement à plusieurs hommes…

L’étude se conclut par une série de recommandations pour améliorer les conditions de travail et de vie de tous et de toutes, qui légitime et renforce les convictions et revendications des marins et officiers Cgt. Pour un renforcement des contrôles, le respect du Code du travail, le maintien de Chsct ; pour des formations et un soutien psychologique à la gestion de crise, afin d’améliorer les relations de travail ou avec les passagers, ou faire face à des situations d’urgence quasi quotidiennes, qu’elles soient dues à l’intensification du travail, aux contraintes ou aux dangers, tels que la piraterie. Elle préconise aussi des actions de prévention, en particulier à l’égard des violences sexistes et sexuelles – pourquoi ne pas rendre obligatoire la diffusion de vidéos de sensibilisation à tous les navigants, par exemple ?

Valérie Géraud

  1. Angèle Grövel et Jasmina Stepanovic, sous la direction de Margaret Maruani, « Travailler à bord des navires de la Marine marchande. Étude sociologique des risques et des violences physiques, psychologiques ou à caractère sexuel », septembre 2017, 245 pages, à télécharger sur Ires.fr.