Femmes et seniores  : une double peine au moment du passage à la retraite

L’étude genrée du taux d’activité des seniors a longtemps été un point aveugle des controverses sur les fins de carrière. © BeneluxPix / MaxPPP
Avec des fins de carrière chaotiques, marquées notamment par des emplois de moindre qualité, les femmes seraient davantage pénalisées par un recul de l’âge légal de départ à la retraite.

Avec un écart de 40  % en 2019 pour les pensions de droit direct, femmes et hommes sont inégaux face à la retraite, tout comme ils le sont au cours de la vie active. Et ces inégalités sont d’autant plus flagrantes après la cinquantaine, quand se cumulent critères d’âge et de sexe. Pendant très longtemps, l’étude genrée du taux d’activité des seniors constituaient un point aveugle des débats sur les fins de carrière et le passage à la retraite.

C’est encore le cas, même si les statistiques, désormais exploitables, démontrent une grande vulnérabilité de l’emploi des femmes seniores, vulnérabilité qu’accroîtrait le recul de l’âge légal de départ à la retraite.

Dans les controverses sur les réformes qui se succèdent depuis les années 2000, l’emploi des seniors occupe une place centrale. À quoi bon repousser l’âge légal si à peine 35  % des plus de 60 ans sont en emploi au moment du départ en retraite ?À cet argument, les promoteurs des réformes opposent l’idée d’un cercle vertueux selon lequel un départ plus tardif entraînerait automatiquement un essor du taux d’emploi des actifs les plus âgés. Il est vrai que ce dernier, même s’il reste inférieur à la moyenne européenne, a augmenté pour les 55-64 ans, passant de moins de 30  % à la fin des années 1990 à 56,1  % au 4e trimestre 2021.

Cependant, il faut noter que cet essor est essentiellement alimenté par l’augmentation du taux d’activité des femmes qui, en 2020, est supérieur de plus de 23 points par rapport à 1975, pour la tranche d’âge 50-64 ans. «  Depuis 2000, les femmes sont à l’origine d’environ 60  % de la hausse du taux d’emploi des seniors  », souligne ainsi Hippolyte d’Albis, directeur de recherche au Cnrs, dans Les Seniors et l’emploi (Presses de Sciences po, 2022).

40  % des femmes partent avec une retraite incomplète

S’il y automaticité, ce serait plutôt de ce côté qu’il faudrait la chercher. Autrice d’un article dans la revue Pour de mars 2022, Françoise Milewski, économiste, chercheuse affiliée à l’Office français des conjonctures économiques (Ofce) avance plusieurs explications à ce bond du taux d’activité féminin observé à ces âges. L’une d’elle est leur insertion croissante sur le marché du travail, ou les conséquences de l’essor des séparations conjugales, rendant «  vital  » le fait de trouver un travail. Une autre explication est la «  nécessité, pour les femmes, de prolonger leur carrière davantage que les hommes pour bénéficier du taux plein de la retraite  », explique-t-elle. Déjà, les femmes partent en moyenne sept mois plus tard que les hommes.

Dans la Lettre Éco (Cgt, juin 2022), Rachel Silvera, maîtresse de conférence à l’université Paris-Nanterre, complète cette donnée  : une femme sur cinq attend 67 ans pour échapper à la décote, contre un homme sur douze. «  Et cela n’empêche pas 40  % des femmes (32  % des hommes) de partir avec une carrière incomplète…  »

Carrières hachées au cours de la vie, de plus en chaotiques en fin de carrière  : les femmes paient au final les discriminations qui ont ponctué leur vie de travail, faite d’emplois de moindre qualité et d’une non-reconnaissance de leur qualification. Le salaire  : les femmes, note le dernier rapport du Conseil d’orientation des retraites (Cor), «  ont des rémunérations inférieures à celles des hommes, y compris toutes choses égales par ailleurs  ». Le temps partiel  : son taux est de 28  % pour les femmes en 2021, contre 8,3  % pour les hommes. À ce plancher dit «  collant  », il faut ajouter les effets du plafond de verre qui les empêchent d’accéder aux emplois les plus rémunérés et à de vrais déroulements de carrière.

Inégalités au travail et contraintes familiales

Une autre notion est apparue  : celle des parois de verre. Rachel Silvera explique  : les femmes «  restent concentrées dans les emplois féminisés peu rémunérés (notamment du soin et du lien aux autres), sans parler des systèmes d’individualisation des rémunérations qui aggravent les écarts, car les femmes bénéficient moins de primes en tout genre… À ces inégalités au travail viennent s’ajouter les contraintes familiales qui continuent à pénaliser davantage les femmes  : à l’arrivée d’un enfant, une femme sur deux réduit ou interrompt son activité professionnelle, tandis que c’est le cas d’un hommes sur neuf  ». Au moment de la retraite, montre le dernier rapport du Cor, les femmes retraitées ayant eu ou élevé trois enfants ou plus ont des pensions moyennes inférieures à celles des autres femmes, ce qui n’est pas le cas des hommes.

L’allongement de la vie active ne fait en réalité que reproduire les caractéristiques des emplois. Mais «  en les exacerbant  », écrit l’économiste de l’Ofce. Lorsque les seniors sont au chômage, ils demeurent ainsi plus longtemps sans emploi. Les femmes sont d’ailleurs surreprésentées dans les demandes d’emploi à activité réduite  ; elles occupent aussi un emploi moins qualifié quand elles en ont un, essentiellement dans le tertiaire, le plus souvent à temps partiel, dont le taux progresse avec l’âge. Les fins de carrière sont, pour elles, chaotiques  : «  Une proportion significative de seniores passe par des périodes de chômage ou d’inactivité entre leur sortie définitive du marché du travail et leur départ à la retraite  », montre Françoise Milewski.

Droits familiaux affectés, voire effacés, par un report de l’âge

Pour compenser en partie ces inégalités, le système français a prévu des mécanismes dits de «  solidarité  » dont la réversion et les droits familiaux. Parmi ces droits, les majorations de la durée d’assurance (Mda) pour enfants – huit trimestres dans le privé – ont ainsi représenté ainsi 7 milliards d’euros en 2016, soit 2,6  % de la masse de l’ensemble des pensions. Mais à l’avenir  ? «  Si on pense par exemple aux femmes cadres, le report de l’âge de départ à 65 ans aurait probablement un effet d’“écrêtement” de ce dispositif, avec un décalage, voire un effacement du bénéfice de cette validation  », souligne l’économiste Michaël Zemmour, lors d’un webinaire de l’Ugict-Cgt décryptant le rapport du Cor.

Dans un contexte où valider les trimestres requis – 172 pour la génération 1973 – est de plus en plus hors d’atteinte, toutes les réformes visant à repousser les bornes d’âge sont mécaniquement défavorables, singulièrement pour les femmes qui ont des carrières plus courtes. «  Dans un horizon féministe, explique Sophie Binet, secrétaire générale de l’Ugict-Cgt, il est illusoire de croire qu’il serait possible de “caler” la carrière des femmes sur celles des hommes  », d’où, notamment, la revendication de la retraite à 60 ans.

Ces inégalités, associées à une grande diversité de profils et de situations, compliquent l’accès au taux plein, avec l’établissement de critères de plus en plus contraignants  : «  Quand le moment sera venu d’une refonte globale du système, il faudra réaliser un audit de la réalité des carrières et fixer des critères raisonnables, atteignables pour tout le monde et qui correspondent à cette réalité  », propose Michaël Zemmour. Ce que la Cgt résume d’une proposition  : la retraite à taux plein pour une carrière complète, non pas selon une logique d’annuités, mais d’une prise en compte de toutes les temps de la vie, périodes de formation et d’études comme d’activité et d’inactivité subie.

Christine Labbe