Quand Tchekhov disséquait le démon de la destruction

À partir de deux pièces du grand auteur russe, Le Génie des bois et Oncle Vania, le metteur en scène Clément Poirée propose une réflexion sur le suicide, comparé à l’amertume d’une vie de long renoncement.

Le metteur en scène Clément Poirée dirige, depuis 2017, le théâtre de la Tempête, après avoir été, de 2000 à 2016, le collaborateur artistique du regretté Philippe Adrien, qui anima ce théâtre de main de maître. Dans Vania/Vania ou le démon de la destruction, Clément Poirée tresse deux pièces de Tchekhov, Le Génie des bois (1889) et Oncle Vania (1897), qui racontent la même histoire avec des fins différentes.

Ce sont des scènes de la vie de province. Vania, aidé de sa nièce Sonia, gère la propriété du mari de sa sœur défunte, l’académicien Serebriakov, individu bête et mesquin, remarié à la jeune et belle Héléna Andréievna. Vania et le médecin Astrov, écologiste avant la lettre, en sont amoureux, mais elle repart avec son mari…

Dans Le Génie des bois, Vania se suicide et le médecin enlace sa jeune amoureuse, tandis qu’au loin un incendie rougeoie le ciel… C’est une conclusion d’ardent dynamisme, où l’amour s’affirme combattant. Dans Oncle Vania, la belle Hélène partie, Vania et sa nièce reprennent leur vie monotone, comme si rien n’avait été, sauf un surcroît de mélancolie…

Une «  théâtralité ludique  »

Pour mener à bien son étude comparée des deux œuvres, Clément Poirée a imaginé que deux auteurs d’aujourd’hui, dont les points de vue diffèrent, s’attaquent à un nouveau scénario, intitulé Le Démon de la destruction. Les murs de leur petit bureau s’écartent et les personnages s’imposent en prenant corps. «  Vania doit-il mourir  ? s’interroge Clément Poirée. Les divergences sont trop fortes, chacun écrira sa fin. Vertige insondable de l’écriture, rêve d’une théâtralité ludique pour mieux célébrer les pouvoirs de l’imagination.  »

Anton Tchekhov (1860-1904), salué en son temps par Tolstoï et Gorki, prestigieux parrains, affirmait que «  l’âme d’autrui est ténèbre  ». Le scientifique et écrivain anarchiste Kropotkine (1842-1921) a parfaitement défini l’art de Tchekhov dans le champ idéologique  : «  Personne n’a mieux réussi que lui dans la représentation de la faillite de la nature humaine dans la civilisation actuelle, et plus particulièrement de la banqueroute de l’homme instruit, lorsqu’il est placé face à face avec la petitesse sordide de la vie de tous les jours.  » Ne jurerait-on pas qu’il avait en tête l’oncle Vania  ?

La distribution du spectacle compte John Arnold, Moustafa Benaïbout, Louise Coldefy, Elsa Guedj, Thibault Lacroix, Matthieu Marie, Emmanuelle Ramu et Tadié Tuéné. La scénographie est due à Erwan Creff, assisté de Caroline Aouin, Stéphane Gilbert étant responsable de la musique et du son.

Stéphane Harcourt

  • Jusqu’au 23 octobre, dans la salle Serreau du théâtre de la Tempête, Cartoucherie de Vincennes, route du Champ-de-Manœuvre, Paris 12e.