Quand, pour les impressionnistes, tout était affaire de décor

Au musée de l’Orangerie, comme en prélude aux Nymphéas de Monet, on peut voir, de Cézanne, Manet, Pissarro et autres maîtres d’alors, de multiples exemples de tentatives d’intégrer le beau dans la vie quotidienne.

En novembre 1918, à l’époque de l’armistice, Claude Monet faisait don à l’État des panneaux des Nymphéas, éblouissant résultat de plusieurs décennies de ses travaux d’observation de la nature. Les Nymphéas, qui représentent, dans un décor de vastes dimensions, les fleurs aquatiques de son bassin ornemental de Giverny, sont installés au musée de l’Orangerie depuis 1927. L’actuelle exposition temporaire proposée en ces lieux, baptisée «  Le décor impressionniste, Aux sources des Nymphéas  », s’attache à explorer un aspect méconnu de l’activité de cette génération de peintres dans le domaine de l’art dit décoratif.

Il s’agit d’œuvres de natures et de thèmes variés, destinées à susciter un effet d’harmonie dans un espace domestique. Cela pouvait aller de la commande de clients à l’expérimentation infiniment libre – du décor mural à l’éventail, ou à l’assiette, à la céramique et au vase ornemental – sur des formats et des supports divers.

Pierre-Auguste Renoir, Baigneuses (1884-1887), huile sur toile, © Philadelphia Museum of Art

«  La peinture idiote, dessus de portes, toiles de saltimbanques…  »

Cela commence à la fin des années 1850. Claude Monet, Pierre-Auguste Renoir ou Camille Pissarro exécutent alors leurs premières œuvres décoratives, fruits de commandes amicales ou familiales, dont le caractère alimentaire n’est parfois pas à négliger, au cours des années de formation des artistes à cette époque. Arthur Rimbaud ne glorifiera-t-il pas «  la peinture idiote, dessus de portes, toiles de saltimbanques, enseignes, enluminures populaires  »  ?

C’est dans les années 1870 que les impressionnistes, ainsi proprement désignés, assumeront franchement leurs ambitions dans le champ spécifique de la décoration. Les œuvres, leurs titres, leurs dimensions, s’avouent en effet «  décoratives  », ce qui ne va pas sans incompréhension et méprisantes rosseries. Le critique Louis Leroy ne voyait, dans l’œuvre de Monet, que du vulgaire «  papier peint  ». En revanche, le grand Edgar Degas affirmera  : «  Ç’a été le rêve de toute ma vie de peindre des murs  ».

Le parcours de l’exposition s’avère riche d’enseignements émerveillés, pour peu qu’on ne jette pas sur les œuvres un regard platement touristique. De Renoir, on ne peut que s’extasier devant cet essai de peinture décorative que sont ses Baigneuses (1884-1887, huile sur toile, 117,8 × 170,8 cm, Philadelphie) servant d’affiche à l’exposition, pour ne rien dire de Danseuse au tambourin ni de Danseuse aux castagnettes (toutes deux de 1908), telles deux déesses populaires inspirées de maîtres anciens.

Renoir, dans ses Écrits théoriques (1882-1884), annonçait franchement la couleur en ces termes  : «  Tout le monde aujourd’hui s’occupe du tableau, mais tout le monde laisse absolument de côté un art qui a été la gloire française et qui n’existe plus aujourd’hui, je veux dire l’art décoratif[…]. C’est pourquoi je crois utile de faire tout mon possible pour relever cet art tombé au plus bas. Je vais y tâcher.  »

Claude Monet, Les Dindons (1876), huile sur toile, 174 × 172,5 cm. © Musée d’Orsay

Les jardins leur étaient une source inépuisable d’inspiration

Comme ils surent peindre des fleurs, Monet bien sûr, Manet et Caillebotte  ! Les jardins leur étaient une source inépuisable d’inspiration. Le jeune Cézanne, en son Jas de Bouffan, peint entre autres, Les Quatre saisons (huiles sur plâtre, transposées sur toile, 314 × 109,5 cm chaque panneau). Pissarro, comme Degas, peint des éventails sans oublier de s’employer à décorer de la faïence. En 1876, à Montgeron, Monet exécute une huile sur toile (décoration non terminée), Les Dindons (174 × 172,5 cm), chef-d’œuvre animalier, tandis que Berthe Morisot réalise, à l’intérieur de sa demeure de la rue de Villejuif, plusieurs tableaux décoratifs, dont Le Cerisier et Bergère couchée (1891, huile sur toile, 63 × 114 cm), qui figurent sur les cimaises de l’exposition. Laquelle, dans sa généreuse profusion, témoigne d’un moment historique donné, où de l’optimisme de la couleur et de la nature révérées, émanait une sorte de joie de vivre.

Jean-Pierre Léonardini

Jusqu’au 11 juillet, au musée de l’Orangerie, Jardin des Tuileries, Paris 1er.