Vaccination : refus d’un acte médical ou empilement de mécontentements sociaux ?

© Sébastien Muylaert/MAXPPP

Quelques collègues infirmiers de Philippe Crépel ont participé aux manifestations des antivax. Lui non : « Il y avait beaucoup de confusions dans les discours, une grande tendance à désigner des personnes sans réellement cibler les responsabilités et, assez logiquement, un grand flou autour des demandes. La liberté ? Franchement, je n’en ai pas été privé. Pendant le confinement, on a pu manifester, se rassembler. S’il y a bien un problème de droits et de liberté, cela remonte bien avant l’obligation vaccinale. »

De fait, Au Chu de Lille, le taux de vaccination a très rapidement atteint les 75% ; les salariés – déjà confrontés a d’autres obligations médicales concernant par exemple le vaccin contre l’hépatite B –, en font une question de principe : limiter les dégâts et les dangers pour soi, ses proches, sa famille. Ils le font d’autant plus facilement que nombre d’entre eux se sont délibérément coupés de tout contact avec leurs familles durant le premier confinement. « Ils ont pris sur eux de se priver d’une liberté, souligne Philippe. Alors se vacciner était à la fois banal et un moindre prix à payer. » C’est du moins ce qui prévaut jusqu’au discours du 12 juillet du président de la République. « Le message est mal passé, c’est le moins qu’on puisse dire. Les collègues, dont un bon nombre étaient déjà vaccinés, l’ont vécu comme un procès en irresponsabilité. Ceux qui travaillent dans les maisons de retraite se sont sentis mis en accusation, considérées comme de mauvais professionnels. »

Au Chu de Lille, les protestations contre l’obligation vaccinale témoignent davantage d’un empilement de mécontentements sociaux et démocratiques que du refus d’un acte médical.

Après un an de crise, après les sacrifices concédés à l’intérêt général, la dimension d’obligation braque d’autant plus qu’elle vise des personnels qui, du fait du contexte, ont « d’eux-mêmes » beaucoup pratiqué le renoncement. Elle est vécue comme d’autant plus injuste que le Ségur de la santé est passé à côté des enjeux essentiels de la reconnaissance professionnelle. « Les collègues qui ont touché l’augmentation de 182 euros ont vite perdu le sentiment d’avoir été augmenté ; il s’est ensuivi un mélange de perte de confiance, de frustration, de retrait. »

Aux échelons inférieurs, le bricolage

Dans ce contexte, loin de régler le moindre problème, la charge du président de la République exacerbe les tensions entre les personnels. « Dès le début de la crise, il y a eu un durcissement du management pour pouvoir dégager des ressources, mais avec des moyens supplémentaires pour motiver les salariés, à coups d’heures supplémentaires. D’un coup, le contexte a changé. Avec le discours de Macron, on a vu se dessiner une ligne de fracture entre les bons vaccinés et les mauvaises têtes, sur fond d’incompréhensions réciproques… Le problème c’est que certains services ont rendu publiques des listes de non-vaccinés, avec le risque immédiat de mise en opposition des uns avec les autres. Corrélativement, on a enregistré des stratégies individuelles : arrêts maladie, mise en disponibilité, au point que la hiérarchie y a mis son veto.»

La Cgt, elle, refuse d’entrer dans un jeu d’oppositions stériles. Le syndicat décide d’accompagner les agents dans leurs demandes. « On ne s’est évidemment pas mobilisés contre la vaccination, mais on a défendu leurs droits, leurs convictions, sans pour autant en faire une revendication. » Le syndicat pointe en revanche la pression croissante sur la charge de travail et l’explosion… de promesses. « À Lille, insiste Philippe, le total dû aux agents, toutes formules confondues, équivaut à 1 200 emplois à temps plein, soit 10 % des effectifs. Avec ça, le management n’a même plus besoin d’être liberticide ni même autoritaire. Il n’y a plus de stratégie globale si ce n’est un “démerdez-vous” généralisé, un renvoi systématique de la résolution des problèmes aux bricolos des échelons inférieurs, lesquels ne sont évidemment ni préparés ni outillés. Cela se traduit par des dérapages, des inégalités de traitement et, surtout, par un émiettement des situations de travail et une dilution du sentiment de solidarité. La difficulté pour le syndicat, devant cette diversité de situations dans les services, est de créer une réaction collective des salariés. »

L. S.