Éthique : 82 % des infirmières disent ne pas partager les mêmes valeurs que leur hiérarchie

Moins d’humain, moins de temps, une charge de travail qui s’alourdit, des rémunérations en berne… et des injonctions contradictoires de la part des directions. L’enquête menée par l’Ufmict-Cgt sonne l’alarme.

Édition 068 de fin mars 2025 [Sommaire]

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Options - Le journal de l’Ugict-CGT
© PhotoPQR / Le Parisien / MaxPPP

L’institut Viavoice et le groupe 3E ont dévoilé, fin mars, les résultats de l’enquête commandée par l’Ufmict-Cgt auprès des infirmières et infirmiers. En analysant les retours de 3 700 personnes – du public comme du privé – interrogées entre décembre 2024 et février 2025, ils dressent un état des lieux encore plus inquiétant qu’attendu. Au total, 90  % des sondés évoquent une pression constante, avec une dégradation nette des conditions de travail pour 82  % d’entre elles.

Ces détériorations alimentent un climat nocif, notamment entre les cadres hiérarchiques et les infirmières salariées. À tel point que 82 % d’entre elles estiment que leurs supérieurs ne partagent pas les mêmes valeurs. Elles sont presque tout autant (80  %) à dénoncer une multiplication de décisions contraires à leur éthique. «  En réalité, même nos cadres souffrent des injonctions contradictoires entre leur éthique et les obligations qu’ils imposent aux infirmières  », souligne Claire Moreno, membre du conseil infirmier de l’Ufmict-Cgt. Tout en prévenant  : «  On est sur un métier de l’humain, on a besoin de travailler avec nos valeurs, avec une déontologie, et du temps à consacrer aux patients.  »

Trop de travail, trop faible rémunération

Ceconflit éthique intervient dans un contexte tendu. En 2010, le «  protocole Bachelot  » a retiré la reconnaissance de pénibilité au métier d’infirmière. La ministre de la Santé prétextait que cela améliorerait leur rémunération. Il n’en a rien été. La charge de travail s’est accrue pour 81 % des intéressées, poussant 68 % d’entre elles à travailler le dimanche et les jours fériés. Pour 80 % des sondés, cela se traduit par un solde horaire annuel excédentaire, avec un impact négatif sur leur santé physique et psychologique. Et les salaires sont toujours aussi faibles, à peine supérieurs de 8  % au Smic. La rémunération moyenne observée place ainsi les infirmières françaises au 30e rang sur les 36 pays de l’Ocde.

C’est donc sans surprise que 56  % des infirmières se déclarent insatisfaites et que 30  % disent ignorer ce que leur réserve l’avenir. Ces facteurs, alerte l’Ufmict, participent de la perte d’attractivité de la profession, fragilisée en outre par la réforme de la formation initiale, qui vise à supprimer les épreuves écrites et à remplacer l’actuel diplôme d’État par une simple licence universitaire.

La formation va être bouleversée, et personne ne le sait

Prévue depuis longtemps, cette refonte prévoit que la formation serait dispensée dans 48 universités, mais sans garantie d’un socle commun, ce qui est vivement contesté par les syndicats. Le sondage montre que seules 11 % des infirmières souhaitent une modification du décret d’actes, et que 87 % défendent la formation actuelle. La réforme est critiquée pour son manque de transparence et l’absence de concertation. Alors qu’elle devrait être adoptée par l’Assemblée nationale en 2026, seules 10 % des personnes interrogées en ont connaissance.

Comment en sortir  ? L’Ufmict-Cgt fait une série de propositions  : la mise en place d’une grille salariale unique pour chacune des professions  ; une reconnaissance de la pénibilité du travail, de l’ancienneté, et un doublement du salaire d’entrée au cours de la carrière. La Cgt souhaite également garantir un salaire minimum à l’embauche équivalent à 1,8 ou 2 fois le Smic selon le diplôme, ainsi qu’une augmentation immédiate de 10 % des salaires des infirmières. Sur la réforme de la formation, la Cgt exige le maintien du diplôme d’État, garantissant des acquis théoriques et pratiques identiques pour toutes et tous, avec un soutien renforcé pour les étudiants en stage.

Profession en danger

En s’appuyant sur cette enquête, l’Ufmict entend alerter sur la dérive libérale qui met la profession en danger. Selon Laurent Laporte, secrétaire général de l’organisation, les gouvernements successifs ont « sciemment laissé » le système public se dégrader pour promouvoir des alternatives privées, pilotées par des groupes financiers.

Faute de réaction, le système de santé continuera à privilégier le profit au détriment des patients et des professionnels. Plus de la moitié des infirmières sondées déclarent que leur charge de travail excessive a déjà eu des conséquences directes sur la qualité des soins.