Faut-il en finir avec les open spaces  ?

Plus de 3,2 millions d’actifs, soit deux salariés de bureau sur cinq, travaillent dans ces espaces de travail collectif ouverts. Avec des conditions de travail ambivalentes, mais dégradées dès lors que le seul objectif est la rationalisation de l’espace à des fins économiques.

Édition 045 de [Sommaire]

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Début décembre 2022, après quatorze ans de travaux, tous les titres de presse reprenaient l’annonce officielle de la fin du chantier pharaonique de la Maison de la radio et de la musique, à Paris. Progressivement, jusqu’à l’automne 2023, les derniers services réintégraient les locaux, mais pas forcément pour de meilleures conditions de travail, comme le souligne Bertrand Durand, délégué CGT au groupe Radio France  : «  La réimplantation des services a créé beaucoup de déception et de tensions. Les bureaux individuels ont quasiment disparu. C’est vrai pour les services administratifs, mais aussi pour des métiers travaillant avec le son.  »

Le fond du problème, témoigne-t-il, est le même en région et à Paris  : pour raisons d’économies, il n’y a plus assez de lieux individuels de travail. Désormais réunis à deux ou trois dans des bureaux partagés, les archivistes, par exemple, ont recours au port systématique du casque audio pour faire leur travail d’écoute. En région, journalistes et techniciens cohabitent en open spaces. «  Écouter des sons avec d’autres personnes ayant la même activité autour de soi est infernal. Et travailler au casque peut très vite être mauvais pour l’audition, déplore le délégué, avant de compléter  : « On compte hypocritement sur le télétravail pour que les salariés ne se retrouvent pas en même temps dans leur bureau commun.  »

Nuisances sonores et contrôle

Nuisances sonores et manque d’intimité sont au centre de la critique des open spaces, qui se sont développés dans la deuxième moitié du XXe siècle. Un contre-résultat pour des espaces de travail pensés, à l’origine au moins, pour favoriser la communication et la collaboration entre collègues et, ce faisant, la productivité. La Direction de l’animation de la recherche, des études et des statistiques (Dares – ministère du Travail), s’est penchée sur le sujet dans une étude publiée début décembre 2023. Les salariés travaillant en open space, soit deux salariés sur cinq en 2019 (3,2 millions), «  sont un peu plus nombreux [que les salariés en bureau classique] à ne pas pouvoir entendre une personne placée à 2 ou 3 mètres [… sans] qu’elle hausse la voix, notent les auteurs de l’étude. Ils ont plus de risques d’avoir un environnement bruyant. Cela peut affecter le travail, par une distraction accrue, une intimité réduite et des difficultés de concentration.  » Ce à quoi s’ajoutent les problèmes immédiats sur la santé auditive. On parle même de «  syndrome du choc acoustique  » pour évoquer l’apparition, en nombre, de pathologies auditives dans les lieux de type centres d’appels (ontalgie, acouphènes, troubles de l’équilibre, hyperacousie, céphalée…). «  Chez Enedis-GRDF, nous avons connu des problèmes de cet ordre sur certains plateaux clientèle, raconte Pascal Cabantous, en charge des questions revendicatives à l’Ufict Mines-Énergie. Un bon aménagement acoustique est primordial.  » Pour le reste, constate-t-il, «  les salariés ont des capacités d’adaptation insoupçonnées  !  »

À l’instar des loges de contremaître dans les usines, les open spaces, où travaillent essentiellement des cadres et des professions intermédiaires, offrent aux managers une vue d’ensemble sur leur équipe. Mais pas seulement, insiste Virginie Gonzalez, secrétaire générale de l’Ufict Mines-Énergie  : «  Tout le monde observe tout le monde. Cela peut aboutir à une sorte d’autocontrôle entre salariés.  » Et si le plateau se transforme en plage de bord de mer ou en fan zone de l’équipe de France, il faut se couler dans le moule et, dans la joie et la bonne humeur, jouer le jeu du «  teambuilding  ». Mais quand celui-ci consiste à valoriser les performances individuelles sous prétexte de favoriser la performance collective, la pression augmente  : «  Les risques psychosociaux sont élevés dans un tel contexte  », analyse Pascal Cabantous.

Plus de pression mais aussi d’entraide

L’étude de la Dares note encore que les salariés en open space subissent une intensité de travail supérieure à celle de leurs collègues en bureau «  classique  » et un rythme de travail plus contraint. Ils sont aussi davantage soumis au contrôle des horaires. Enfin, ils ont moins de marge de manœuvre pour organiser leur travail et sont plus fréquemment absents pour raison de santé. Mais voilà, malgré ces conditions objectivement plus dures, ils ne se sentiraient pas plus sous pression que les autres, selon la Dares. C’est le paradoxe de l’open space. «  Pour certains services, comme les rédactions ou la documentation d’actualité, cela fonctionne très bien  », affirme le délégué CGT du groupe Radio France. «  Ce qui plaît, il me semble, c’est le fait de pouvoir partager en direct avec ses collègues, un sentiment de faire équipe. L’open space est un espace de convivialité et d’échange qui ne fait plus tellement débat  », constate Virginie Gonzalez dans son établissement.

 Il peut en effet être appréciable de pouvoir s’adresser simultanément à 10 ou 15 personnes travaillant dans un même bureau et, souvent, de susciter un début de discussion collective. Pascal Cabantous nuance  : «  L’open space peut au contraire dissuader d’exprimer ses difficultés ou ses positions.  » Tout dépend évidemment de l’ambiance et, donc, du management. Quoi qu’il en soit, l’étude de la Dares le confirme  : en open space, «  lorsque les salariés ont du mal à faire un travail délicat et compliqué, ils sont plus nombreux à recevoir de l’aide de leurs collègues (92  % contre 86  %).  » De même, ils ont plus souvent l’occasion de parler collectivement de l’organisation et du fonctionnement de leur service.

Un critère de réussite  : prendre en compte l’activité

Avec sa triple casquette d’architecte, d’urbaniste et de psychologue du travail, Élisabeth Pèlegrin-Genel* estime que l’open space n’est pas mal en soi. «  Au début, on parlait de “bureau paysager”, avec une volonté d’aménager différemment l’espace  : lumière, place, arbres même. Il ne s’agissait pas seulement de faire tomber les murs, mais de s’interroger sur ce que faisaient les salariés pour réfléchir aux agencements et à leur répartition. C’était une mini-révolution. C’est quand on a globalement cessé de penser ces aménagements en lien avec l’activité, en visant uniquement la rationalisation de l’espace à des fins économiques, que le “bureau ouvert” est tombé en disgrâce.  » La densité de postes de travail a augmenté, les arbres en pot ont disparu et les salariés ont subi. Même s’ils se sont toujours adaptés. Récemment, le télétravail, généralisé avec la crise sanitaire, les y a fortement aidés. «  La plupart des salariés ont beaucoup apprécié d’être au calme chez eux, témoigne Pascal Cabantous. Les managers le disent  : ils ont eu du mal à les faire revenir.  »

  • Élisabeth Pèlegrin-Genel, Comment (se) sauver (de) l’open space  ? Décrypter nos espaces de travail, Éditions Parenthèses, Paris, 2016.