La réduction du temps de travail au service de la sobriété  : à quelles conditions  ? 

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Selon une étude, une réduction de 10% des heures de travail ferait chuter les émissions de CO2 de 4,2%. ©BeneluxPix/MaxPPP
Avec une crise écologique qui questionne les modèles productifs et de consommation, la Rtt s’est enrichie d’une question nouvelle : l’utilisation du temps libéré et son impact sur l’environnement.

«  Je baisse, j’éteins, je décale  ». Le slogan publicitaire imaginé par le gouvernement pour -dans l’urgence- passer l’hiver, a au moins le mérite de la clarté  : c’est sur les individus que reposerait en grande partie la recherche de sobriété motivée par les crises énergétique et climatique. Il faut pourtant engager «  des changements radicaux  », a reconnu Elisabeth Borne lors de la présentation du plan «  France Nation verte  », pour que le pays réduise de 55  % ses émissions de gaz à effet de serre d’ici 2030. Mais dans ce plan, pas un mot sur la question du travail. C’est ailleurs qu’il faut en chercher la trace, lors de la 10e édition du Printemps de l’économie qui ose cette question  : et si la réduction du temps de travail était un outil de sobriété  ? Et si oui, à quelles conditions  ?

Celle-ci, en effet, renouvelle les termes du débat sur le temps de travail. «  Elle ne se pose pas seulement en France, souligne Philippe Askénazy, directeur de recherche CNRS, chercheur à l’École d’économie de Paris et membre des Économistes atterrés. Dans de nombreux pays européens, de l’Espagne à l’Écosse en passant par l’Autriche, le monde du travail s’interroge sur la nécessité d’une nouvelle vague de réduction du temps pour des impératifs d’emploi, mais aussi – et c’est la nouveauté- de prise en compte des enjeux environnementaux  ». D’après une étude publiée dès 2013, menée par Kyle Knight, Eugene A. Rosa et Juliet B. Schor, sur les données de vingt-neuf pays de l’OCDE entre 1970 et 2007 : (PDF) Would shorter work time reduce greenhouse gas emissions ? An analysis of time use and consumption in Swedish households, une réduction de 10 % des heures de travail ferait chuter l’empreinte carbone de 14,6 % et les émissions de CO2 de 4,2 %.

Les effets du passage aux 35 heures

La question, pourtant, est plus complexe qu’elle n’y paraît. Elle implique, d’abord, un travail de pédagogie et de conviction. En 2020, la proposition  -la 150e– de « réduire le temps de travail sans perte de salaire dans un objectif de sobriété et de réduction de gaz à effet de serre » est finalement rejetée par la Convention citoyenne pour le climat. C’est la seule à subir ce sort, parmi toutes celles qui ont été émises, avec un score de 65 % de votes contre. Pourquoi  ? Professeure à l’École d’économie de Paris et chargée de recherche au CNRS, Bénédicte Apouey a fait partie du groupe de chercheurs qui a pu observer les débats de la Convention. Elle explique  : « Dès que cette idée a été émise par un des citoyens, elle a fait l’objet d’une franche hostilité, faute en particulier d’information. Certains arguments en faveur de la Rtt ont ainsi pu paraître critiquables, du fait d’une vision très négative du passage aux 35 heures -en dépit d’un consensus sur le nombre d’emplois créés- et d’une hausse possible de la consommation », pendant les périodes de temps libre, au détriment de la lutte contre le réchauffement climatique.

«  Les citoyens présents exprimaient la crainte que les activités réalisées en dehors du temps de travail soient potentiellement productrices d’une augmentation de l’émission des gaz à effet de serre  », rapporte Bénédicte Apouey. En montrant, graphiques à l’appui, que c’est dans les pays les plus riches que les salariés travaillent le moins, Andrea Garnero, économiste du travail à la Direction de l’emploi, du travail et des affaires sociales de l’OCDE, chercheur associé à l’Université Libre de Bruxelles, reconnaît cette complexité  : si la réduction du temps de travail s’inscrit pour lui surtout dans la recherche d’un meilleur équilibre entre vies professionnelle et privée,  « il  faut aussi la penser à la lumière d’un objectif de croissance soutenable et équitable  ».

Convention citoyenne  : «  La 150e était la bonne  »

Emploi, égalité femmes/hommes, protection de la santé… il ne s’agit pas d’ignorer les fondamentaux : « La réduction du temps de travail est une tendance séculaire qui a joué un rôle moteur dans le partage de la valeur ajoutée », rappelle Jean-Marie Harribey, maître de conférences (Université de Bordeaux) et membre des économistes atterrés. En expliquant : « Si la productivité croît plus vite que la production, la seule manière d’augmenter le nombre d’emplois reste alors la réduction du temps de travail ». Mais ce constat, à rebours de celui voulant imposer de « nécessairement travailler plus longtemps », avec notamment le recul de l’âge de la retraite, s’est bien enrichi d’une difficulté nouvelle. « Il ne faut pas la nier. En plus des questions sociales qui restent permanentes, nous avons un problème à résoudre : avec une crise écologique qui questionne les modèles productifs et de consommation, à quoi sera utilisé le temps libéré ? ». 

Comme pour le télétravail, ce temps libéré peut en effet être générateur d’activités productrices d’émissions de gaz à effet de serre, du fait d’un certain nombre d’effets «  rebonds  »  : nouvelles mobilités, consommation d’énergie, éloignement du lieu de travail… Paradoxe apparent : il n’y aura pas de transition sans réduction du temps de travail, assure pourtant Jean-Marie Harribey en 2020, dans une tribune regrettant le rejet, par la Convention citoyenne, de la 150e proposition . Mais à quelles conditions  ? Pour l’universitaire, qui travaille depuis plusieurs années sur l’articulation entre réduction du temps et questions environnementales, il faut abandonner les raisonnements exclusivement quantitatifs pour davantage se focaliser sur la «  qualité  »  : du travail, des conditions de travail, de la production, des services publics, à l’écart de la logique marchande… Une recherche de «  qualité  » qu’il revendique «  tout azimut  », dans le cadre d’un projet global de société basé sur le progrès social et l’intérêt général.

Vers un « green friday » ?

Depuis quelques mois, le groupe TotalEnergies bruisse de rumeurs sur un vaste projet de réorganisation avec la possible mise en place, sur certains sites, de la semaine de quatre jours autour d’un « vendredi vert » (« Green friday » dans les textes). Info ou intox ? s’interroge la Cgt dans un document transmis aux salariés. Après que le groupe a dû renoncer, sous la pression des étudiants, à son installation sur le campus de Polytechnique, le projet a pourtant été évoqué par le Pdg lui-même dans un entretien aux Echos pour recruter et fidéliser les salariés.

Selon les syndicats, plusieurs pistes seraient ainsi à l’étude pour ce vendredi « off » : avec jours de Rtt sur la base de 35 heures hebdomadaires ou avec fermeture des sites un vendredi sur deux, assortie d’un jour obligatoire de télétravail. Mais aussi : sans réduction du temps de travail… où quand le « Green Friday » serait au service d’un travail davantage flexible et sans limites.

Christine Labbe