Représenter le travail, c’est du boulot…

, ,
Options - Le journal de l'Ugict-CGT
Une affiche de la CGTU (1928).
Les 24es Rendez-vous de l’histoire de Blois avaient pour thème le travail. L’Institut Cgt d’histoire sociale a invité des dirigeants syndicaux et des historiens à croiser leur regard sur la question « Représenter le travail, ambitions et expériences historiques du syndicalisme ».

« Le travail » était cette année le thème principal des Rendez-vous de l’histoire. Pendant quatre jours (6 au 10 octobre), l’événement a confronté les regards de chercheurs, universitaires, journalistes ou documentaristes, dans un cadre souvent exigeant mais toujours accessible – l’ensemble de ces rencontres, expositions, projection de film est gratuit et ouvert à tous. Depuis des années, l’Institut Cgt d’histoire sociale (lire encadré) dispose de son stand au Salon du livre d’histoire qui s’y tient, et d’une carte blanche pour organiser un débat, en partenariat avec l’Ihs régional. Les pistes d’introspection historique sur le travail foisonnent, et l’Ihs a proposé de réfléchir à ce que cela signifie de « représenter le travail » pour le syndicalisme, et d’interroger les expériences syndicales historiques autour de cette ambition.

Pour les acteurs comme pour les organisations, le défi a en effet toujours été double : « Le syndicalisme se donne pour mission de représenter les travailleurs à partir de la représentation qu’ils se font de leur travail, et en articulant ces représentations autour du concept de travail », résume Gilbert Garrel, président de l’Ihs, qui introduit le débat devant une large assistance d’enseignants d’histoire, de salariés et militants, d’étudiants et jeunes chercheurs. Avant la loi de 1884 autorisant les syndicats, des formes d’organisation de travailleurs ont déjà existé, souvent basées sur le métier, autour des salaires, des conditions de travail ou des besoins de formation, mais aussi pour organiser la solidarité – sociétés de secours mutuel sur la santé ou le logement –, comme le rappelle Michel Pigenet, professeur émérite d’histoire contemporaine à l’université Paris-Sorbonne et membre du conseil scientifique de l’Ihs. « La loi de 1884 essaie de cantonner les travailleurs à la défense de leurs intérêts professionnels pour restreindre leurs champs d’expression et d’action. Mais quand la Confédération générale du travail (Cgt) se crée en 1895, c’est avec l’ambition d’être le parti du travail face au capital, de représenter tous les travailleurs dans une organisation unitaire et dans un but d’émancipation collective dépassant le cadre du travail. »

Sans représentation syndicale, les sources manquent

Le syndicat doit « parler et agir au nom de » mais ne peut faire autrement qu’« avec », à partir de comment les syndiqués se représentent leur travail et le monde du travail, et en les encourageant à s’exprimer. Sur les lieux de travail mais aussi au travers d’écrits (tracts, journaux) qui documentent aujourd’hui l’historiographie et témoignent notamment du souci de respecter la diversité – la Cgt affirme son fédéralisme, sa volonté de ne soutenir aucun parti politique, et de mettre en avant l’action. « Il en résulte que nous disposons de beaucoup d’informations sur certains secteurs comme le bâtiment, les mines, les chemins de fer, où les syndiqués sont relativement nombreux et pèsent sur les représentations du travail, alors que toute une partie des réalités du monde du travail est beaucoup moins documentée, comme le travail des femmes, des étrangers, des fonctionnaires ou des ouvriers agricoles, plus nombreux que les ouvriers de l’industrie mais sans moyens d’expression directe. »

Xavier Vigna, professeur d’histoire contemporaine à l’université Paris-Nanterre (Idhes-Cnrs), détaille comment se traduisent les représentations ouvrières du travail : « S’exprimer, cela n’est ni ordinaire, ni facile, et c’est souvent lors d’un conflit avec le patron. Les ouvriers sont très soucieux de bien s’exprimer, d’être crédibles et légitimes quand ils apportent l’expertise de leur vécu au travail et défendent leur vision de ce qu’il devrait être. Nous disposons de beaucoup de documents : enquêtes, autobiographies, photos, dessins et caricatures, où d’ailleurs on voit comment se construisent les identités et certains stéréotypes, de l’ouvrier (un homme mûr, fort, casquette vissée au crâne) comme du patron (cigare et haut-de-forme). Terrassiers, métallos, dockers, imprimeurs typographes, les cultures ouvrières se construisent à la fois avec du spécifique et du commun, pour imposer le respect en restant unis face à l’adversité, question de dignité et de combativité, d’autant plus quand on se doit de représenter les autres avec fierté. N’oublions pas que ces stéréotypes perdurent, y compris chez les dominants, puisqu’un président de la République a récemment qualifié des ouvrières d’une usine textile d’“illettrées”. »

L’expertise syndicale sur le travail, en perpétuelle évolution

Le Front populaire constitue un tournant du point de vue du droit mais aussi de la description du travail. Les syndicats sont alors reconnus comme acteurs et interlocuteurs incontournables dans la définition de nouvelles conventions collectives (5 000 en deux ans !). « Un travail énorme a été accompli par les syndicats, avec le soutien de l’État et des inspecteurs du travail, car dans de nombreuses entreprises et filières, il n’y avait pas de syndicats, explique Laure Machu, de l’université Paris-Nanterre (Idhes-Cnrs), les qualifications et le travail n’étaient donc ni détaillés ni reconnues. Dans la chimie par exemple, les salaires étaient fixés en fonction de l’âge et du sexe ! »

Ces négociations élargissent considérablement le champ des échanges et des connaissances, et légitiment l’expertise des syndicats sur la question du travail. On enquête, on répertorie, les structures syndicales s’affinent et se renforcent. On passe majoritairement d’un syndicalisme de métier à un syndicalisme de branche, mais la Cgt diversifie ses structures pour rester présente à tous les niveaux. « À Paris par exemple, explique la chercheuse, une quinzaine de conventions collectives sont établies pour le seul secteur de l’habillement (confection homme, femme, tailleurs, etc.). Désormais, on valorise chaque classification en plus de la diversité des métiers. Cela permet une reconnaissance de tous (manœuvre, ouvrier spécialisé ou professionnel), ce qui n’empêche pas les grilles de s’établir aussi parfois sur la base de l’usine. On met à plat toutes les organisations, ce qui rend aussi visible le travail et les qualifications des femmes, en particulier dans le textile. »

Maryse Dumas, membre de la direction de l’Ihs et du bureau confédéral de la Cgt de 1995 à 2009, revient sur les dernières décennies. Elle a notamment vécu un moment d’intense activité pour le syndicalisme, pendant la mise en place des trente-cinq heures autour des années 1998-2000 : « La Cgt a été très sollicitée, de nombreux syndicats se sont créés dans les entreprises pour mener ces négociations et ont pérennisé l’outil syndical pour défendre leur travail. » Elle intervient également pour évoquer la réflexion de la Cgt sur les mutations du monde du travail et la genèse de la revendication d’un « nouveau statut du travail salarié », qui n’adosserait plus les droits des travailleurs aux conditions faites par leur employeur, mais les rendrait transférables – à l’image du droit à la formation. « Cela permettrait de prendre en compte le fait qu’aujourd’hui, mobilité, flexibilité, précarité voire exclusion du salariat ou chômage fragilisent les salaires ou les déroulements de carrière. Il s’agit d’élargir notre regard à toutes les personnes exclues du travail et d’être offensif pour construire du commun. Cela reste la vocation de la Cgt. »

C’est au secrétaire général de la Cgt, Philippe Martinez, qu’il revient d’ouvrir les échanges avec la salle en intervenant sur la question « comment représenter les salariés aujourd’hui ? » : « La délégation n’est pas la solution idéale, il faut que les travailleurs, quelle que soit leur situation ou leur qualification, s’organisent et se défendent à partir de leur vécu, avec notre soutien mais en se saisissant eux-mêmes des outils syndicaux. Ubérisés, contractuels, travailleurs du dimanche, les meilleurs experts du travail resteront les travailleurs eux-mêmes. C’est ce que nous avons réussi à faire en créant une dizaine de syndicats parmi les livreurs à vélo, où en organisant les travailleurs sans papiers. Nous devons sans relâche élargir et affiner notre regard pour avoir une représentation plus fidèle du monde du travail. La responsabilité de la Cgt est de prendre en compte toute cette diversité pour construire du commun, autour des enjeux collectifs de demain : tout le monde est concerné par le réchauffement climatique ou le dumping social en France ou ailleurs ». Le travail semble parfois perdre son sens face aux enjeux, sauf à le réinventer ?

Valérie Géraud


Opération transmission

Depuis 1982 et la création de son Institut d’histoire sociale, la Cgt s’attache à sauvegarder, classer, valoriser des archives – écrits, photos, vidéos, matériel numérique, objets – qui témoignent de son histoire, comme de celle du travail et des mouvements sociaux. L’objectif est de transmettre la connaissance de sa propre histoire (en particulier auprès des militants) mais aussi de contribuer à l’historiographie, de la fin du XIXe siècle à nos jours, période durant laquelle elle a été et reste un acteur majeur.

C’est dans cet esprit que des militants aguerris siègent avec des universitaires spécialistes du mouvement social au sein de son conseil scientifique, et que l’Ihs organise de nombreux séminaires et événements et publie un trimestriel, de même qu’il ouvre ses archives à la consultation des étudiants, doctorants, chercheurs, journalistes, documentaristes venus du monde entier.

Cette masse documentaire est versée au patrimoine commun et continue d’être nourrie du temps présent, afin de documenter les futurs travaux. Les sujets ne manquent pas : mutations technologiques, travail en temps de Covid, numérique et télétravail, droits des femmes, racisme et discriminations en tous genres au travail, émergence de nouvelles revendications (droits, de refus, droit d’alerte). Là encore, de quoi travailler pendant longtemps ! V. G.

  • Prochains événements au siège confédéral, à Montreuil : le 16 novembre, conférence sur « Sortir de la crise, le syndicalisme à l’épreuve de la seconde guerre mondiale » ; le 23 novembre, 4e Salon du livre d’histoire sociale. À retrouver sur www.ihs.cgt.fr