Ingénieurs : vive la Finlande !

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Des journées moins longues, des différences moindres entre hommes et femmes, un meilleur partage de la charge de travail… La comparaison avec la France est, selon une étude du Cnam, à l’avantage de la Finlande.

« Je finis parfois à 18 heures et parfois à 20 heures, mais en moyenne, je suis là vers 7 h 45 et je repars vers 18 h 30-19 heures. […] Si j’ai fini à 18 heures et que je pars à 18 heures, je sais que ça ne sera pas bien vu par ma hiérarchie. » Ce témoignage d’un ingénieur recueilli par Maëlezig Bigi résume, selon elle, une « norme de disponibilité temporelle extensive », alors qu’en Finlande elle est « limitée ».

Les semaines de travail des ingénieurs, en particulier des hommes, sont plus longues en France, explique cette post-doctorante au Centre d’études de l’emploi et du travail (Ceet) qui dépend du Conservatoire national des arts et des métiers (Cnam). « Au contraire, en Finlande, la durée d’une semaine de travail est ordinairement de 35 à 40 heures, pour les hommes comme pour les femmes », écrit Maëlezig Bigi.

Des différences autant dans les têtes que dans les textes

Publiée en décembre dernier par le Ceet, son étude compare la situation des ingénieurs français et finlandais, au regard du temps de travail et de son organisation (1). Pour illustrer cette divergence d’appréhension, elle cite un « jeune chef d’unité de 27 ans » finlandais, qui explique « essayer d’organiser les ressources humaines de sorte que personne n’ait d’heures supplémentaires […]. On regarde combien d’employés dans l’unité sont disponibles et ensuite on planifie le travail, de manière à ce que chacun ait quelque chose à faire et que toutes les heures soient utilisées ».

Ces différences sont autant dans les têtes que dans les textes. Les lois qui encadrent le temps de travail sont en effet sensiblement différentes dans les deux pays. En France, le temps de travail des cadres, statut qu’ont quasiment tous les ingénieurs (2), est calculé en heures ou en jours. Dans le premier cas, le temps de travail est de trente-cinq heures par semaine, avec possibilité d’atteindre trente-neuf heures avec compensation en journées de Rtt.

Antagonisme entre les disponibilités professionnelles et familiales

La logique est tout autre avec le forfait en jours, qui peut atteindre 218 jours par an, sans références horaires autres que les limites légales de dix heures par jour, quarante-huit heures par semaine, quarante-quatre heures en moyenne pendant douze semaines et onze heures de repos entre deux journées de travail.

En Finlande, la règle est la même pour tous les salariés : un maximum de quarante heures par semaine et de huit heures par jour. Avec une petite part de modulation possible, puisque le temps de travail peut s’établir à une moyenne de quarante heures sur cinquante-deux semaines. Autre différence mise en évidence par la postdoctorante : en Finlande, « l’antagonisme entre les disponibilités professionnelles et familiales paraît moins fort » qu’en France. Maëlezig Bigi cite cette confidence d’une mère de trois enfants, âgée de 40 ans, cheffe de service dans une Pme française : « Quand on me fait des propositions d’évolution, je les évalue vraiment du point de vue de la conciliation vie familiale-vie professionnelle. »

Autre réalité souvent observée dans les entreprises françaises : de nombreuses femmes sont contraintes de prendre un poste à temps partiel, « tandis que la charge de famille a peu d’influence sur l’investissement professionnel des hommes ». Au risque, pour les femmes, de tomber dans le piège d’une charge de travail qui ne diminue pas, ou pas suffisamment, au moment du passage à temps partiel.

Le rôle primordial du décompte horaire

À l’inverse, la publication du Ceet explique que dans le panel de témoignages recueillis en Finlande, « les hommes aussi bien que les femmes ont déclaré avoir réduit leur charge de travail à l’arrivée des enfants, en diminuant ou en supprimant les heures supplémentaires. Les jeunes parents se limitent alors aux “heures normales” ». Et ce « caractère évolutif » du temps de travail des ingénieurs ne se limite pas aux années qui suivent une naissance, puisqu’il « permet aussi bien la réduction des heures supplémentaires pour les deux sexes à l’arrivée des enfants que l’allongement des semaines de travail lorsque ceux-ci grandissent ».

« Cette comparaison franco-finlandaise souligne le rôle du décompte horaire du temps de travail et de l’organisation du travail dans la construction de ces normes différenciées », conclut Maëlezig Bigi. Le décompte en heures qui prévaut en Finlande protège de certaines dérives, alors qu’« en France, les cadres comptent d’autant moins leurs heures que la loi le leur impose de moins en moins, avec le recours croissant des employeurs aux forfaits jours ». Avec des conséquences négatives sur la santé au travail et l’égalité professionnelle. C’est bien ce qu’a noté la Cour de justice européenne dans un arrêt de mai 2019, en rappelant que toute réglementation nationale se doit de « mesurer la durée du temps de travail journalier effectué par chaque travailleur ». Le début de la fin pour le forfait en jours ?

  1. Maëlezig Bigi, « Le temps de travail des ingénieur·es : genre et normes de disponibilité temporelle en France et en Finlande », Connaissance de l’emploi n° 154, décembre 2019, Cnam-Ceet.
  2. En Finlande, la catégorie cadre n’existe pas. « Présent dans les deux pays, le groupe des ingénieurs permet en revanche de comparer le rapport au temps de travail des salariés “hautement qualifiés” », écrit l’autrice de l’étude.