Qatar, chantiers meurtriers

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Le Lusail est l’un des douze stades construits pour la Coupe du monde. ©Alberto Estévez/ EFE/ Newscom /MaxPPP
Selon la Confédération syndicale internationale, quelque quatre mille ouvriers pourraient avoir trouvé la mort avant l’ouverture de la coupe du monde en 2022. Si le Qatar n’engage aucune réforme pour le respect des normes internationales du travail.

Article paru en 2014

Sur la côte Est du Qatar, le Lusail Iconic Stadium sera l’un des douze stades de la coupe du monde de football 2022. Son toit concave en forme de voile d’un bateau traditionnel – le dhow – n’est pas sa seule spécificité architecturale : entouré d’eau, l’accès des 86 000 spectateurs attendus pour le match d’ouverture se fera par six passerelles. Non loin de là, la ville nouvelle de Lusail City, à quinze kilomètres de Doha, a commencé à sortir de terre, ou plutôt du désert, pour abriter à terme quelque 200 000 habitants.

Et c’est notamment sur les chantiers de cette ville en construction que des ouvriers népalais sont morts, comme le révélait dès 2010 le quotidien britannique The Guardian, accompagné alors d’un démenti des autorités de Doha. Trois ans plus tard, une Ong estime à 400 le nombre de migrants népalais ayant ainsi perdu la vie au Qatar  : «  On ne sait rien des conditions exactes de ces drames, si ce n’est que ces ouvriers sont morts d’arrêt cardiaque ou de mauvaises conditions de travail  », souligne Gilles Letort de la Cgt, secrétaire fédéral en charge de l’Europe et de l’International à la Fédération des salariés de construction, bois et ameublement.

Choisi par la Fifa (Fédération internationale du football amateur) en 2010 pour accueillir la Coupe du monde 2022, le Qatar compte à peine deux millions d’habitants. Très peu peuplé, il assure donc son développement économique, comme la plupart des pays du golfe arabo-persique, grâce aux travailleurs immigrés. Ils représentent 92 % de la population active du Qatar, presque autant qu’aux Emirats arables unis (93 %). Dans un article paru dans la revue Hérodote*, Vincent Piolet, docteur en géopolitique, décrit un marché du travail qui «  hiérarchise la société comme une pyramide  ».

Au sommet, l’émir et sa famille concentrent tous les pouvoirs  ; en-dessous, la population qatarie bénéfice de nombreux avantages, dont la Kafala, permettant de mettre sous tutelle tout travailleur ou entreprise étrangers. A la base de la pyramide enfin, les travailleurs étrangers «  connaissent des conditions de travail et de vie misérables  » et ne peuvent s’organiser en raison de l’interdiction de tout syndicat.

Au moins 500 000 nouveaux migrants

C’est cette situation que la construction des infrastructures de la Coupe du monde met en lumière. « Bien connue du mouvement syndical international, elle se caractérise par une absence quasi-totale du respect des droits fondamentaux des travailleurs », explique Tim Noonan, porte-parole de la Csi (Confédération syndicale internationale). Régulièrement dénoncée dans les rapports annuels sur les droits des travailleurs, elle a également fait l’objet, dès 2011, d’une campagne sur «  la face honteuse du miracle économique  ».

Une situation connue, par conséquent, mais qui prend aujourd’hui une ampleur nouvelle avec la préparation de l’événement sportif  : ce sont en effet au moins 500 000 nouveaux migrants – peut-être un million- qui devraient arriver au Qatar pour parachever la construction des infrastructures. Lors d’une mission syndicale de quatre jours, la délégation de la Csi, après avoir recueilli de nombreux témoignages de travailleurs, notamment dans les camps de travail, affirmait  : «  Ce que nous avons vu peut être résumé comme l’antithèse absolue de ce qui constituerait un système  basé sur la respect des droits humains et des droits des travailleurs  ».

Si rien ne change, ce sont quatre mille travailleurs qui pourraient avoir trouvé la mort avant le coup d’envoi de la Coupe du monde, estime la Csi. Ils sont Népalais, Indiens, Philippins, Pakistanais, bientôt rejoints par des Yéménites ou des travailleurs africains.

Changer, cela impliquerait en particulier «  de reconnaître aux travailleurs migrants le droit de former un syndicat ou d’y adhérer et de mettre fin au système de Kafala  », souligne Tim Noonan. Ce système, qui soumet l’obtention d’un permis de séjour à un parrainage local, lie de fait le migrant à son employeur  : «  Dès lors, souligne la Csi, il ne peut quitter le pays ou changer d’employeur sans l’autorisation de ce dernier. Il est ainsi exposé à l’exploitation, sans échappatoire possible  ».

A cela il faut ajouter des conditions de vie inhumaines : 10 à 12 heures de travail par jour, six jours par semaine, sous des températures pouvant dépasser les 50°, avant de rentrer des camps de travail souvent insalubres. C’est notamment ce dont a été témoin, avec beaucoup de difficultés, une délégation de la Fédération internationale du bâtiment et du bois (2) partie au Qatar à l’automne 2013. Gilles Letort en faisait partie et confirme la dureté des conditions de travail. Tout en décrivant «  un système d’organisation du travail basé sur une sous-traitance à outrance  ». Ce qui pose aussi la question de la responsabilité des donneurs d’ordres, comme sur le chantier de rénovation d’un quartier de Doha où travaillent 13 000 ouvriers.

Une «  charte des droits des travailleurs  »

Depuis, les autorités du Qatar ont rendu publique «  un charte des droits des travailleurs  ». Un document de cinquante pages où sont notamment listées des normes en matière de recrutement, d’hébergement ou de rémunération. Un début de réforme  ? «  Cette charte est surtout remarquable par ce qu’elle ne contient pas  », modère Tim Noonan pour la Csi. Elle n’inclut, par exemple, aucune référence à la «  chaleur  » pour ce qui est des conditions de travail et d’indique aucune intention de poursuivre en justice les entrepreneurs qui commettraient des infractions. Au-delà, elle ne traite pas du fond du problème. Si l’Organisation internationale du travail reconnaît que la charte intègre quelques recommandations, comme l’interdiction de confisquer les passeports des employés, elle continue d’ignorer les principes et droits fondamentaux au travail. En particulier «  la liberté syndicale et la négociation collective, ainsi que l’adoption d’un salaire minimum ou d’un salaire vital, ne figurent pas dans le texte actuel  », note l’Oit. Comme n’est pas évoquée la fin du système Kafala, un système renforcé «  par des pratiques illégales qui ne feront que persister  », analyse Sharan Burrow, secrétaire général de la Csi, en ajoutant  : «  Le Qatar a annoncé ces mesures en réaction à la pression publique, mais ne fait rien pour atténuer la pression qui pèse sur les travailleurs  ».

Dans ce contexte, que fait la Fifa  ? S’il y a quelques mois, la Fédération internationale «  sommait le Qatar de présenter un état des lieux actualisé des conditions de travail  », elle devait rendre public un rapport sur le sujet, soumis à son Comité exécutif des 20 et 21 mars. Mais jusqu’où est-elle prête à aller  ? Jusqu’où est prêt également à aller le Qatar dans le respect des normes internationales du travail  ? La question est d’autant plus cruciale que le pays, après avoir déjà engagé 7,6 milliards d’euros de participation dans les entreprises du Cac 40 (Lagardère, Vinci, Total, Véolia environnement…) s’apprêtent à investir dix milliards d’euros supplémentaires en France. Les syndicats, eux, sont pleinement dans leur rôle, en se rendant sur place pour visiter des chantiers et des camps de travail, recueillir des  témoignages ou alerter l’opinion publique. Mais pas seulement  : «  Nous avons une double fonction, souligne ainsi  Gilles Letort. D’une part nous battre pour que les droits syndicaux et les normes de l’Oit soient respectées  ; d’autre part organiser les travailleurs et défendre le travail décent, partout dans le mode, notamment en tissant des liens avec les syndicats des pays pourvoyeurs de main-d’oeuvre  ». Un travail qui vaut pour le Qatar mais qui intéressera aussi tous les grands événements sportifs et de communication à venir  : coupes du monde de football (Russie en 2018), jeux olympiques d’hiver (Corée du Sud, toujours en 2018)  ou d’été (Tokyo en 2020), expositions universelles comme celle de Dubaï, également 2020. Ou en France, dès l’Euro de football 2016.

Christine Labbe

(1)Les émirats et royaumes arabes, les travailleurs migrants au pays des free zones, Vincent Piolet, revue Hérodote, n°133, consacrée au «  Golfe et ses émirats  ». A lire sur www.herodote.org

(2) En savoir plus sur le site de la fédération  : www.construction.cgt.fr, dossier «  Carton rouge pour la Fifa  ».