Romans – Kaliningrad, enclaver la liberté

Lorsqu’il sort de prison, en août 1991, un adolescent soviétique découvre son pays bouleversé. Avec L’Enclave, Benoît Vitkine signe plus qu’un roman : une ample réflexion sur la liberté et les futurs possibles qui s’offraient alors à la Russie.

Édition 045 de [Sommaire]

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Ernest est un môme qui s’est enfui de l’orphelinat, où il a pris quotidiennement des coups. La nourriture était maigre mais il s’est nourri des choses merveilleuses transmises par quelques professeurs. Quoi par exemple  ? Les étoiles, le cosmos, l’astronomie. Et lorsqu’on lui fait remarquer que ce sont les Russes qui ont envoyé le premier type dans l’espace, il répond  : Oui, Gagarine… Quelle chance  ! Mais c’est un saut de microbe que nous avons fait  ! Et même les Américains sur la Lune… Rien que dans l’univers observable, on estime qu’il y a 100 000 milliards de milliards d’étoiles… Autant que les grains de sable sur terre…  Selon le lieu d’observation et la saison, la vision de la sphère terrestre n’est pas la même, mais il reste un fait  : la communauté des femmes et des hommes n’est rien au regard de l’univers. 

N’être rien est presque naturel lorsqu’on est nommé le Gris et qu’on sort de prison après six mois de détention, totalement isolé du monde extérieur. Mais on est fin août 1991, et le garde qui ouvre la porte lui attrape le bras, hésite une seconde puis se lance  :

– Au fait, petit, tu sais que tout est fini  ?

– Quoi  ?

– Tout, répète le gardien avec un air buté.

– Quoi, tout  ? insiste le Gris.

– Le pays se casse la gueule… Les activités du Parti communiste ont été déclarées illégales, imagine  ! Gorbatchev a démissionné de son poste… La chute du Mur et les Polonais qui se débinent, c’était un amuse-bouche. Aujourd’hui, tout le monde veut son indépendance. Les voisins lituaniens… Même les Ukrainiens s’y mettent  ! C’est tout qui s’écroule  !

– Et pourquoi on n’a pas entendu parler de ça, nous autres  ?

– Tout s’est accéléré ces derniers jours. Il y a même eu un putsch raté à Moscou, des tirs dans le centre de la capitale… En plein mois d’août, imagine  ! On a eu pour consigne de ne pas agiter les détenus en laissant filtrer les nouvelles. Mais ça ne durera pas, tout se sait… Certains disent que c’est l’Union soviétique toute entière qui va s’écrouler. Qu’est ce qui va se passer  ? Comment un pays peut-il disparaître  ?

Rive gauche du Niémen

Le Gris hausse les épaules. Qu’est-ce que cela peut lui faire  ?

Pour l’instant, il goûte au plaisir de sa délivrance, l’herbe est verte, brûlée par endroits. Il fait glisser ses doigts entre les brins et apprécie leur douceur. L’air est empli des senteurs de l’été  : foin, terre sèche, coquelicots sauvages… Il fait étonnamment chaud pour une fin août.

Ainsi commence le parcours de ce jeune Russe de 18 ans en direction de Sovetsk, située sur la rive gauche du Niémen, tout près de la frontière lituanienne, à 97 kilomètres au nord-est de Kaliningrad et à 995 kilomètres à l’ouest de Moscou. À Kaliningrad, il s’est engagé auprès d’un malfrat à passer un message et, à Sovetsk, il doit retrouver sa mère, peut-être Nina, sa Nina. 

Dans ce road-movie, le Gris va rencontrer un homme qui a installé un restaurant sur le bord d’une route jamais terminée, des soldats qui donnent de la nourriture et vendent leurs armes, un directeur de kolkhoze rêvant de réussites commerciales, un fabriquant d’alcool fort à base de fiente, des jeunes aux looks plus délirants les uns que les autres, et bien sûr le gamin Ernest passionné d’astronomie, d’autres encore.

Qu’en aurait dit Kant  ?

Chemin faisant, pour la canaille qu’est le Gris s’affirme la question de la liberté. Bien loin de l’idée que Karl Marx se faisait d’une liberté rendue possible par l’abondance, on est plutôt ici dans l’absurdité d’une liberté totale offrant moult opportunités à la gent criminelle. 

Un pêcheur philosophe, après avoir offert au ventre vide du Gris une anguille dodue, lui demande  : Est-ce qu’être libre, c’est dire et faire ce que l’on veut, ou bien est-ce que c’est un peu plus que ça…  ? Il évoque Kant, originaire de Kaliningrad, enterré au pied de la cathédrale, précisant qu’il était ennuyeux comme un Allemand, avec ses promenades à heure fixe, son attachement aveugle à sa ville bien-aimée, mais en réalité il correspond bien à ce territoire, à notre mentalité russe… Il explique que la langue russe est originale, car pour désigner la liberté, elle utilise deux mots distincts, svoboda et volia. Le premier correspond à un état, peu ou prou à l’absence de limitations. Le second serait plutôt une possibilité, une disposition de l’âme, presque une volonté  ! En clair, la langue russe nous dit que nous pouvons être libres même en l’absence de liberté. 

Restent les «  tombes fraternelles  »

Parti avec une colère existentielle et une turbulente violence, le Gris ne fait pas seulement son chemin, il le trace, imperceptiblement. D’abord jusqu’à Kaliningrad, qui fut un allemande, sous le nom de Königsberg, avant de devenir soviétique au terme de la Seconde Guerre mondiale – les soldats morts furent ensevelis, indépendamment de leur nationalité, dans des tombes dites «  fraternelles  ». Kaliningrad, enclave russe au bord de la mer Baltique, bordée au nord et à l’est par la Lituanie, au sud par la Pologne, se trouve dorénavant à 600 kilomètres de la première ville russe. Et la ville de Sovetsk se nommait Tilsit à l’époque où Napoléon et le tsar y signèrent un traité de paix en juin 1807. 

Bien loin du Kremlin, l’auteur promène sa plume au croisement des marges, des dépendances, des bordures, il lie les lieux et l’héritage des temps, histoire et géopolitique, mais à hauteur d’êtres humains incarnés. Pas de jugements, mais du romanesque exaltant qui nous aide à comprendre tant les racines que le présent du monde russe  : en 185 pages, une mise en perspective exemplaire et fascinante. Pour saisir la Russie au temps de la guerre en Ukraine, ce livre conte un peuple qui cherche des repères, ce conte livre les bruits sourds de l’histoire.

  • Benoît Vitkine, L’Enclave, Les Arènes, 2024, 192 pages, 18 euros