Extrême droite : le syndicalisme européen sans fard

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Le 9 octobre dernier en Italie, le siège de la Cgil a été saccagé. À la manœuvre : le parti néofasciste Forza Nuova. © PHOTOSHOT / MAXPPP
Ce ne sont plus seulement le racisme et l’exclusion qui menacent le monde du travail en Europe, mais aussi la perte de crédibilité du projet syndical. Paroles de militants.

Que peuvent les organisations syndicales face à l’extrême droite ? La question n’est plus ni théorique ni hexagonale. Le 9 octobre dernier, le siège de la Cgil, le plus important des syndicats italiens, a été saccagé par des manifestants mobilisés contre le pass sanitaire en entreprise. Le parti néofasciste Forza Nuova était à la manœuvre. Mais il a été suivi. 

Le temps n’est plus où le syndicalisme n’était confronté qu’« au refus de l’autre ». En 2009, la grève de Lindsey en Grande-Bretagne qui, avec le soutien de l’extrême droite, réclamait que le « travail anglais » n’aille qu’aux « travailleurs britanniques » avait secoué la planète syndicale européenne. Aujourd’hui, la menace est autre. Des décennies de crise et de politiques libérales décomplexées, auxquelles le syndicalisme n’a pas toujours su répondre, lui imposent à présent de se mobiliser pour faire reconnaître sa légitimité auprès de certaines couches du salariat. 

Être capable d’écouter et d’entendre

Les 26, 27 et 28 avril, une trentaine de militants étaient réunis à Bruxelles à l’initiative de l’Institut syndical européen (Etui) pour une formation sur « comment combattre l’extrême droite ». Cette rencontre, qui réunissait des délégués italiens, belges, espagnols, norvégiens, allemands, hollandais, suédois, anglais, roumains, irlandais ou français, a témoigné de l’urgence de la situation.

Les propos de Wilf Sullivan, membre de la direction Égalité et stratégie des Tuc britanniques, sont sans appel : « Soit nous sommes capables d’écouter pour développer des revendications qui permettent à tous les salariés de trouver leur place dans nos organisations, soit nous disparaîtrons. Cantonner le syndicalisme à une démarche communautaire ne s’intéressant qu’à quelques-uns, quelques catégories, nous mènera forcément à l’échec. »

Inclure, intégrer ou disparaître 

Inclure, intégrer ou disparaître : rarement l’équation a été aussi clairement formulée. Bien sûr, lors de ces trois jours, des témoignages ont été récoltés. Ici ou là, les organisations syndicales tentent de se protéger de l’intrusion des militants d’extrême droite dans leurs rangs, et tâchent de dissuader des salariés de la rejoindre. Ilse Dielen, secrétaire nationale de l’Acv-Csc flamande en charge de l’activité internationale, racontera ainsi comment son organisation a réagi, lorsqu’en 2012 elle a constaté que 700 de ses membres étaient candidats sur des listes du Vlaams Blok, parti raciste flamand.

« Nous avons appelé chacun d’eux, un par un, pour leur poser deux questions toutes simples : “Savez-vous que vous êtes candidats sur une liste d’extrême droite, une liste contraire à tous les fondements de la solidarité et de la défense des droits des travailleurs ?” Si oui : “Nous vous excluons.” Si non : “Maintenez-vous votre inscription ? Si non et seulement dans ce cas, vous pouvez rester membre de notre organisation.” Trois cents ne savaient pas qu’ils avaient été portés candidats sur une liste du Vlaams Blok, 400 le savaient. Parmi eux, 300 ont maintenu leur candidature et ont donc été exclus du syndicat. » 

Fascisme ou syndicalisme, il faut choisir

Ne rien lâcher sur les valeurs du syndicalisme : pour ce faire, il y a un impérieux effort de formation sur l’histoire des luttes sociales et le projet totalement contradictoire de l’extrême droite. Mais les militants présents sont allés plus loin : ils ont parlé du besoin de mobiliser leurs propres militants dans ce combat.

« Il faut que nous nous émancipions de nos propres peurs, de nos craintes de ne pas être entendus, de ne pas être compris quand nous refusons le racisme et l’exclusion », dira Osama Idries, conseiller de la Fnv des Pays-Bas. « Il faut que nous apprenions, non pas à prêcher, mais à dialoguer, à argumenter en entendant ce que les salariés disent. Si nous les abandonnons comme le font depuis des années les partis dominants, nous sommes perdus », poursuivra un syndicaliste. 

La feuille de route contre l’extrême droite

Au début de ce séminaire, Monica Ceremigna, cheffe de projet à la Cgil, avait présenté la feuille de route contre la montée de l’extrême droite adoptée il y a tout juste un an par la Confédération européenne des syndicats (Ces). Au fil des heures, son approche très concrète, privilégiant autant le réseautage que la formation, la cartographie de l’extrême droite sur les lieux de travail que des « stratégies industrielles communes », est apparue comme un point d’appui pour l’avenir. Un avenir que le mouvement syndical européen ne veut en aucun cas laisser au hasard. 

En décembre dernier, rappelle Cédric Bottero, membre du collectif confédéral de la Cgt contre l’extrême droite, la Cfdt, la Cftc, la Cgt, Fo et l’Unsa ont saisi la Ces après que le syndicat polonais Solidarność a publié un article très favorable à Marine Le Pen. 

À l’issue de ces trois jours de rencontre, décision a été prise de consolider les contacts pour échanger informations et expériences afin de renforcer la capacité des organisations syndicales à affronter les tentations racistes et xénophobes au travail.

Martine Hassoun

Le vote Le Pen en progression chez les proches d'un syndicat

En 2022, au premier tour de l’élection présidentielle, Marine Le Pen a constitué l’un des trois premiers choix des électeurs inscrits sur les listes électorales : le troisième pour ceux se déclarant proche d’un syndicat (20 %), le deuxième pour ceux ne se reconnaissant dans aucune organisation de défense des salariés (27 %). Selon l’Institut Harris Interactive, ce pourcentage est, dans le premier cas, de sept points supérieur au constat réalisé en 2017. Et de deux points dans le deuxième cas.