Lire les polars – D’un précipice l’autre

Deux romans noirs proposent une plongée dans le chaos mental d’un flic asocial et d’un bonimenteur de foire.

Docile

On est entré en connivence avec Aro Sáinz de la Maza dès son premier roman, Le Bourreau de Gaudí, publié en 2014. Balade érudite et terrifiante au cœur d’une Barcelone immolée sur l’autel de la modernité et du tourisme. Avec Milo Malart comme guide dans l’enfer du décor. Milo qui  ? Personnage mal avec la vie, assurément schizophrène, ce flic asocial, un des plus écorchés mais aussi des plus humains parmi ses congénères de papier, mérite amples lumières médiatiques. Alors, modeste coup de projecteur… Côté perso, le traumatisme d’un père violent et d’un frère interné, dont il craint l’héritage des gènes, nourrit ses cauchemars nocturnes, ses hallucinations diurnes… Côté boulot, délibérément en roue libre. Se fiant à son «  antenne parabolique  », risée de ses collègues, plutôt qu’à la réalité des faits… Côté rédemption, un bain rituel dans l’eau de mer, à chaque aube. Pour se laver des horreurs du jour passé…

On a définitivement adopté cet enquêteur torturé avec l’opus suivant, Les Muselés (2019). Il y affrontait d’autres fantômes d’une société espagnole aux abois. Rarement a aussi bien été transcrit le désabusement d’une population soumise à une politique économique désastreuse. La trame policière offrait de beaux portraits de bannis sociaux. À leur volonté de vouloir juste survivre s’opposait la véhémence d’un pouvoir arrogant, qui ne leur concédait qu’un seul droit  : se taire. D’où le titre, asphyxiant.

C’est peu dire que la troisième apparition de Milo était guettée. Et Docile vint… Un adolescent hagard, grièvement blessé, se pointe au commissariat pour signaler un crime. Sur les lieux, pas moins de cinq membres de la même famille, décimés à coups de lourdes pierres. Les tests ADN l’accablent. On découvre vite que la scène de crime en duplique, jusqu’aux moindres détails, une autre, analysée quinze années auparavant… Intrigue condensée en cinq jours, dans une capitale catalane balayée par un vent d’hiver, forcément glaçant. À l’image du duel qui s’instaure entre un gamin présumé amnésique, si docile, et un flic à la dérive, si imprévisible. Lequel manipule l’autre  ? Roman étouffant, dont les dialogues, notamment ceux des scènes d’interrogatoire, impressionnent. Leur apparente simplicité est la face cachée du labeur d’un grand écrivain obstiné à restituer au plus près la vérité de ses protagonistes. Ils concourent à notre immersion sans retenue au sein des psychés déstructurées de Milo et du jeune Lucas. Diabolique, Aro Sáinz de la Maza nous tend un miroir de leur chaos mental et renvoie leurs fissures individuelles à une fièvre collective. Celle de l’envoûtante Barcelone traversée par des colères populaires, qui rassemblent dans les rues la souffrance des moins nantis et les partisans de l’indépendance de la Catalogne. Sur fond traumatique des attentats islamistes de 2017, la ville déchirée (reflet de notre société  ?) apparaît au final comme son personnage le plus déboussolé. L’issue d’une enquête ô combien tortueuse le laissant abandonné au bord de son précipice, retrouverons-nous Milo Malart  ?

Nightmare Alley

Le bouillonnant cinéaste mexicain Guillermo Del Toro nous offre en ce début d’année Nightmare Alley. Son nouveau cauchemar baroque est le remake d’un film culte de 1947, Le Charlatan, signé Edmund Goulding, avec Tyrone Power. Et, subséquemment, la deuxième adaptation de l’unique roman noir de William Lindsay Gresham… Publié en France en 1948, Le Charlatan s’est engouffré dans le catalogue de la Série Noire en 1997. La sortie du long métrage de Del Toro est l’occasion pour Gallimard de se livrer à un docte travail de réédition  : traduction révisée, retour au titre original, adjonction d’une préface éclairée d’une icône de la littérature noire américaine.

Ces atours permettent de (re)découvrir idéalement le terrifiant périple de Stan Carlisle. Bonimenteur de foire, celui-ci monte un numéro truqué de voyance. Hâbleur, l’ambition et le manque de scrupules chevillés à l’âme, il se grise lui-même de ses pseudo-dons de prescience. La rencontre avec Lilith, ange pervers, le mue en prédicateur et médium. Pour plumer le bourgeois crédule, le couple organise des séances de spiritisme bidon. L’une d’elles tourne mal. Cruelle et sordide sera la chute… La déchéance de Stan nous est, prodigieuse idée de narration, scandée selon l’ordre des arcanes du Tarot. Gare, elle provoque le même effet qu’un alcool fort. Chaque gorgée de lecture brûle et enivre, avec des effluves prononcés de Jim Thompson…

Ce conte gothique amoral, en forme de périple initiatique qui fustige le mirage du rêve américain, est le seul succès de l’auteur. W. L. Gresham a passé sa vie à combattre ses démons. Pour se soustraire à leurs tortures, il a cherché sa rédemption dans le marxisme, puis la psychanalyse, l’ésotérisme, les Alcooliques Anonymes, le bouddhisme… Fatigué de lutter et rattrapé par la maladie, il met fin à ses jours le 14 septembre 1962, dans l’hôtel où il a rédigé son  texte impérissable. Aucun média ne fera référence à son décès.

Nightmare Alley se traduit littéralement par «  la ruelle de l’enfer  ». Rarement un titre aura aussi bien collé à une œuvre et à son géniteur…

Serge Breton

Docile

Aro Sáint de la Maza, Actes Sud, 2021.

480 pages,  23 euros.

Le Bourreau de Gaudí et Les Muselés sont disponibles en poche chez Actes Sud.

Nightmare Alley

William Lindsay Gresham, Gallimard, 2021.

464 pages, 22 euros.