Ravages du “Je” en l’État

©Ale Ventura/6PA/MAXPPP
La sous-traitance de la logistique vaccinale au cabinet McKinsey, dernière illustration en date du choix de livrer au privé l’État et ses missions.

L’entreprise, certes, n’est pas l’État. Mais le management de celui-ci peut largement inspirer la gestion de celle-là et cela marche dans les deux sens. Le style du président de la République, la forme de sa politique ne sont, de fait, que la face « cool » d’une pensée autoritaire par essence. La gestion de la crise sanitaire en fournit maintes illustrations, dont la fin janvier est exemplaire. Après avoir fait monter la tension sur la perspective d’un nouveau confinement, le Premier ministre, transformé en premier majordome, a égrené une série de mesures qu’il semblait lui-même découvrir… Loin d’être anecdotique, l’épisode traduit un mode de gouvernement néolibéral en sa nature, l’exercice solitaire du pouvoir relevant de ses fondamentaux, singulièrement de celui de la responsabilité individuelle. En 1981, Ronald Reagan, alors président des États-Unis, en avait formulé le socle en déclarant : « L’État n’est pas la solution à notre problème, l’État est le problème. » Margaret Thatcher, Première ministre britannique de 1979 à 1990, avait ensuite explicité : « La société, ça n’existe pas. » Additionnez les deux, transposez la formule en France et vous obtenez un péremptoire : « L’État, c’est Je. »

De fait, la façon dont l’exécutif construit sa relation à l’opinion publique constituée – entendre ici les élus, les organisations syndicales, les associations – ainsi qu’avec l’État lui-même est de plus en plus autoritaire.

Cela tient moins à la personnalité du président qu’à ses convictions profondes, notamment s’agissant de la responsabilité individuelle, centrale au point d’éclipser la dimension vivante de la démocratie : le travail d’élaboration du débat, la cristallisation d’un dépassement des contradictions. Se montrer responsable se résume alors à faire aboutir les projets présidentiels, quitte à les aménager à la marge.

De la déstructuration de l’État à la dénaturation de la République

D’où, entre autres, le procès permanent en irresponsabilité que le président adresse aux organisations syndicales, fautives de ne pas prendre leurs responsabilités alors que lui entend prendre les siennes.

D’où l’accusation de « procureurs » lancée à la face des 66 millions de Français dès lors qu’ils l’interrogent… Il en résulte une exacerbation du présidentialisme constitutionnel, un isolement croissant du chef de l’État, une usure accélérée. Cette verticale de crise conduit à ramener le rôle du Premier ministre à celui d’un intendant, à remplacer le conseil des Ministres par un conseil de défense, à effacer les ministres eux-mêmes et à court-circuiter les organismes de l’État par des commissions et comités, voire à flirter avec des « people » au gré des modes et des sondages… Ainsi se banalise un exercice du pouvoir profondément solitaire, surplombant et autoritaire qui selon les moments, bégaye, oscille entre une prétendue humilité et d’arrogantes « prises de risques » au nom d’une efficacité très théorique.

Dans le monde selon Emmanuel Macron, efficacité est un maître-mot, et chaque individu répond de la sienne, dont il porte seul la responsabilité. Cette approche philosophique se traduit, en langage populaire, par l’idée qu’il suffit de traverser la rue pour trouver un emploi. Elle implique logiquement qu’on ne « perde pas de temps » avec des corps intermédiaires toujours brouillons et chaotiques et qu’on charge de mille maux une administration dépeinte comme arthrosée, engluée dans la lettre des lois et règlements au point d’empêcher l’avènement de la « start-up nation » que le candidat à la présidence de la République promettait de construire dans son ouvrage Révolution.

Il y a donc bien, curieusement, un continuum de pensée entre la gestion répressive et calamiteuse du mouvement des retraites, celle des gilets jaunes, les mensonges et les décisions erratiques de la gestion sanitaire et le projet de déménagement de l’Ena. On pourrait l’appeler mépris, un mépris vertigineux d’inconscience de classe mais néanmoins structuré par un couple très rationnel : répression d’un côté et, de l’autre, déstructuration d’un État perçu comme symbole de l’intérêt général, voire du progrès social dont il a longtemps été un acteur majeur.

D’où la multiplication, côté cour, de projets de lois qui, sous une diversité de motifs, ont en commun d’étouffer les capacités d’expression critique de la société civile – entendre par là essentiellement les organisations syndicales et les associations. Fichage des opinions, subventions conditionnées, rien n’est épargné, à commencer par les violences policières. Côté jardin, il s’agit tout aussi banalement de disperser l’État façon puzzle, afin de « faire circuler les énergies ». Bref, Covid ou pas, c’est bien l’idéologie néolibérale qui reste aux manettes. Toujours aussi sûre d’elle-même alors que devient patente son inadéquation au gouvernement des choses comme à celui des hommes.

Louis Sallay